Colloque au Sénat du 18/02/2008
Assises de la lutte contre l'obésité.
"De la balance au fléau: comment agir face au surpoids et à l'obésité?"

 

Participants à la table ronde :

Pierre AZAM, modérateur de la table ronde, nutritionniste, président de la commission santé, Fondation Concorde
Pascal PICQ, paléoanthropologue, maître de conférence, Collège de France
Monique ROMON, responsable du service nutrition, CHU de Lille¨
Patrick TOUNIAN, professeur de pédiatrie, service de gastroentérologie et nutrition pédiatriques, Hôpital Armand-Trousseau, Paris
Sylvie BENKEMOUN, secrétaire générale d'Allegro Fortissimo, chargée des questions de santé, psychologue

 

SOMMES NOUS TOUS DESTINES A DEVENIR OBESES ?

Pour répondre à la question posée partons de la perspective des personnes obèses, de leur parcours de poids et de ce qui peut être constaté dans nos échanges au sein d’Allegro Fortissimo.

Allegro Fortissimo est une association de soutien et de défense des personnes corpulentes et c’est avec cette expérience et cette expertise que je tenterai d’envisager la question posée.

Cette perspective peut permettre d’utiliser les connaissances que nous donnent nos parcours et qui sont les limites de la normalisation du poids.

Nous avons pour la plupart vécu de longs chemins de prises de poids consécutifs à des tentatives d’amaigrissement qui ont échoué à plus ou moins longue échéance et même si nos histoires sont différentes il en émerge un certain nombre de constantes.

Avant d’être obèses nous avons été en surpoids, puis en obésité simple et sévère qui a évolué  en obésité massive pour un pourcentage non négligeable d’entre nous.

Pour d’autres, des opérations de chirurgie gastrique de l’obésité permettent de maintenir des poids moins élevés tout en étant éloignés des normes proposées pour être en bonne santé.

Mais même avec ces solutions de la dernière chance, il existe des reprises de poids non négligeables et des difficultés de parcours chirurgicaux qui nous interrogent sur le devenir de ces interventions et leur indication qui devrait rester limitée.

De façon générale nos efforts souvent déçus ne nous ont pas permis d’entrer dans des normes de poids préconisées en dépit d’efforts nombreux qui ont souvent échoué en aggravant la situation d’origine.

Dans nos parcours d’obèses une véritable résistance à l’amaigrissement s’installe qui montre à quel point il peut être difficile, voire impossible de peser le poids que l’on veut quand on est programmé pour résister aux famines et stocker à la moindre restriction alimentaire.

Nous pouvons dire que les tentatives de pertes de poids qui ont échoué accélèrent la prise de poids et l’aggravation de l’obésité.

On peut en déduire que toute tentative de perte de poids est à prendre au sérieux pour ne pas accélérer l’aggravation de l’obésité.

De plus il est plus facile de ne pas prendre de poids que d’en perdre. La prévention primaire destinée à éviter les prises de poids n’est pas de même nature que la prévention tertiaire qui a pour but de ne pas aggraver une situation existante.

Rappelons que l’origine des normes de poids appartient aux assureurs. Elles sont destinées à déterminer des poids de santé pour lesquels les risques de maladie sont les plus faibles possibles.

Mais est-ce que l’être humain est programmé pour cet idéal qui est une moyenne favorable à la meilleure santé possible et non le reflet de nos réalités.

Ces réalités subissent une interaction complexe en rapport avec notre biologie, notre psychisme et notre environnement.

On peut se demander jusqu’où peut aller ce devoir de santé parfaite et quelles en sont les limites.

Il nous semble donc nécessaire, en préambule, d’accepter l’existence de poids hors des normes proposées qui ne sont pas forcément pathologiques mais le reflet de nos diversités et d’une réalité clinique à envisager de façon plus individualisée.

Il y a lieu de considérer les histoires de poids de chacun avec beaucoup de prudence pour ne pas enfermer dans une pathologie de façon définitive des personnes susceptibles de développer des résistances à l’amaigrissement  et des difficultés induites par certaines prises en charge.

L’objectif serait alors de préférer un poids un peu plus élevé que la moyenne pour ne pas accélérer un processus d’augmentation du poids  et une entrée dans la maladie.

La prévention consiste aussi à ne pas aggraver une situation existante.

Nous constatons également une tolérance au surpoids et à l’obésité variables et en rapport avec l’acceptation sociale de cette différence.

Certains ne sortent pas de chez eux quand d’autres ont une vie tout à fait similaire à une personne mince, à des poids très élevés.

Il existe donc une adaptation au surpoids et à l’obésité possibles comme pour toute maladie chronique.

Mais il n’en est pas question et c’est toujours sous l’aspect de la pathologie et de ses conséquences que l’on parle d’obésité.

Et pourtant, il est admis, à l’heure actuelle que l’obésité lorsqu’elle devient irréversible est une maladie chronique évolutive.

Pourquoi donc fait-elle si peur et pourquoi ne peut-on pas la considérer comme les autres maladies du même type ?

Parce qu’elle fait appel à des préjugés d’origine religieuse avec le péché de gourmandise et moraux avec l’idée qu’un gros prend la nourriture des autres. Ces préjugés sont inconscients et ils existent aussi bien chez les personnes concernées que chez les soignants ce qui modifie la compréhension des messages de prévention émis.

La médicalisation du poids et le discours actuel renforcent ces préjugés et les légitiment ce qui accentue nos difficultés en renforçant la culpabilité et le rejet des personnes grosses.

A Allegro nous essayons de vivre en refusant de nous considérer uniquement comme des malades ou des morts en sursis comme ce qui nous est présenté sans cesse quand on parle d’obésité et de ses conséquences .

Mais il est difficile de résister à cette pression.

Souvent il faut du temps et des échecs pour laisser tomber les régimes restrictifs et les tentatives d’amaigrissement trop strictes et constater qu’à partir de ce moment-là le poids se stabilise ou diminue parfois.

Mais comme nous avons beaucoup erré et beaucoup attendu le poids est alors très élevé et il peut exister certaines complications.

Il est courant de dire alors qu’il suffit de perdre 10 à 15% de son poids pour que les complications s’améliorent, ce que nous pouvons vérifier.

Pourquoi proposer alors des interventions pour perdre le 1/3, voire la moitié de son poids ?

 

L’obésité, carrefour des paradoxes

Nous constatons de nombreux paradoxes dans les analyses épidémiologiques et dans ce qui est proposé pour maigrir.

En reprenant les chiffres de la dernière enquête Obépi (celle de 2006) 12,4% de la population française est en obésité.

35,6% des hommes sont en surpoids contre 23,3% des femmes.

Un relatif optimisme se dégage des commentaires évoquant une baisse sensible de l’augmentation de l’obésité.

Mais les chiffres de l’obésité massive sont couramment occultés alors que cette forme d’obésité continue à se développer rapidement.

L’obésité morbide toucherait 0,8% de la population alors qu’elle était de 0,6% en 2003.

L’obésité morbide étant une obésité aggravée de façon le plus souvent iatrogène,  (échecs des tentatives d’amaigrissement), on peut s’interroger sur l’impact des mesures de prévention sur les plus gros d’entre nous.

Nous pouvons d’ailleurs apporter une réponse.

Elle est souvent due à une démédicalisation de ces personnes qui n’osent plus aller chez le médecin par honte et culpabilité et surtout à cause d’expériences antérieures traumatiques et de demandes d’amaigrissement irréalistes de la part des professionnels.

A la lecture des résultats nous pouvons également nous demander pourquoi l’obésité se développe de plus en plus rapidement chez les individus de plus en plus jeunes.

Il reste de nombreuses questions à élucider qui ne se réduisent pas à la fréquentation des Mac Do ou à l’ingestion de produits gras et sucrés.

Nous avons également été surpris par les résultats concernant les personnes de plus de 65 ans.

La prévalence de l’obésité diminue au fur et à mesure que les personnes avancent en âge.

17,9% chez les 65-69 ans et 11,6% chez les 80 ans et +

(Cette diminution s’observe aussi bien chez les hommes que chez les femmes).

Cela veut dire qu’il existe des personnes obèses et âgées ce qui ne semble pas évident quand on tient compte du catastrophisme ambiant et des injonctions à maigrir.

 

Sommes- nous tous destinés à devenir obèses ?

Il est difficile de répondre à cette question mais on peut se dire que si l’on continue à considérer chacun en risque d’obésité et à entretenir cette peur pour tous, ceux et celles qui n’avaient pas de problèmes particuliers peuvent entrer dans la spirale des troubles des comportements alimentaires et se mettre à grossir.

Il est intéressant de savoir pourquoi et dans quels buts cette question est posée.

Est-ce une peur, un aveu d’impuissance face à un phénomène qui ne fait que croître en dépit de tout ce qui est proposé ou bien est-ce un désir d’anticipation d’un phénomène en se préparant à de nouvelles façons de voir l’obésité ?

Une peur, sans aucun doute car c’est la nouvelle malédiction des temps modernes.

Il ne fait pas bon être gros actuellement et cela devient une faute de civisme et de goût que nous sommes nombreux à ressentir de façon de plus en plus présente.

La médicalisation du poids et de ses excès justifie ces jugements sur nos apparences et sur nos débordements.

Un aveu d’impuissance face au développement d’un phénomène qui s’étend à la surface du globe et qui n’est pas arrêté par les stratégies de prévention, pour l’instant.

De toute évidence, les stratégies utilisées pour l’arrêt du tabac ou la diminution des accidents de la circulation ne peuvent pas s’appliquer à la lutte contre l’obésité.

Cela pose d’ailleurs la question des moyens mis en œuvre et de leur efficacité dans cette question.

L’anticipation d’un phénomène pour s’adapter

Nous serions alors les précurseurs d’un changement après avoir été les retardataires de l’évolution, adaptés aux situations de famine mais inadaptés à la pléthore et à ses débordements.

Si cela était, nous soufflerions un peu en nous disant que nous allons bientôt sortir de nos difficultés et connaître les limites de la stigmatisation.

Nous pourrions alors espérer entendre parler de nos potentiels vitaux et de la façon de les développer pour aller le mieux possible.

En effet que deviendraient les asthmatiques ou les cardiaques si on leur rappelait sans cesse qu’ils allaient être malades ou mourir. ?

Dans ce domaine nous possédons déjà une expertise. Nous organisons des activités adaptées pour vivre le mieux possible ce poids en développant des potentialités que nous avons en dépit de nos kilos, car il faut le dire nous ne sommes pas réduits à cela.

Une étude récente montre d’ailleurs qu’une personne obèse pratiquant une activité physique est en meilleure santé qu’une personne mince sédentaire.

Les gros d’aujourd’hui seraient-ils donc la nouvelle normalité de demain ?

Nous pourrions espérer alors devenir moins gros car mieux acceptés dans une société aux normes plus adaptées à la réalité de nos poids.

Mais nous ne souhaitons pas en arriver là car nous savons que l’obésité n’est pas une situation idéale et qu’elle n’est pas toujours facile à vivre.

Allegro Fortissimo - 19/02/08

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