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Les réponses à la proposition
de loi anti-obésité de J.M. Le Guen
Allegro Fortissimo
Le GROS (Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids)
Madame Le Barzic (Psychologue à l'Hôtel Dieu)
J.F. Amadieu (Sociologue)
Allegro Fortissimo
Lettre ouverte
Allegro
Fortissimo a pris connaissance du texte de proposition de loi sur l’obésité avec
un intérêt teinté d’inquiétude quant au sort réservé aux gros, à ceux qui le
sont et qui le seront, même avec une hygiène de vie « acceptable », malgré tous
ces efforts déployés pour éradiquer LE « fléau » du XXIème siècle.
Nous avons
apprécié le fait que la proposition de loi Le Guen
mentionne des points auxquels nous sommes particulièrement attachés :
- la
prise en compte de la discrimination dont souffrent les gros aujourd’hui,
en ce qui concerne l’accès aux soins, à l’emploi, aux transports et aux
conditions de vie citoyenne,
- les
efforts sur les prises en charge spécifiques des obèses,
- la
place offerte aux associations, dans le projet de constitution du Haut
Comité de Lutte contre l’Obésité,
- la
responsabilisation des professionnels du monde de l’agro-alimentaire et
de la distribution dans la qualité des produits offerts et l’information aux
consommateurs.
En revanche,
notre inquiétude va aux aspects suivants, que la loi ne prend pas en compte
ou ne souligne pas clairement :
-
Le contrôle de l’alimentation et la valorisation de
l’activité physique n’ont pas été pour l’instant miraculeux, loin s’en faut. En
effet, il est même connu depuis quelques années que les régimes restrictifs
engendrent un phénomène de yoyo avec reprise de poids supérieure à la perte.
Le projet de loi ne prévoit pas de dénoncer les traitements qui ne marchent
pas ou bien qui ont aggravé le problème au lieu de l’améliorer (régimes
restrictifs, injonctions systématiques à maigrir quand l’obésité est devenue
irréversible). Il nous paraît indispensable, en préalable de toute démarche,
d’analyser les erreurs du passé pour ne pas les répéter.
- Le
projet de loi met l’accent sur les aspects alimentaire et de dépense physique
dans la surcharge pondérale. Mais la part des troubles du comportement
alimentaire dans la surcharge pondérale de beaucoup d’obèses est clairement
identifiée, et la loi n’y fait pas allusion. Au lieu de se contenter de
peser les enfants tous les ans, ou d’obliger le petit gros à faire trois tours
de stade en plus des autres, le dépistage des causes psychologiques d’une
prise de poids ne devrait-il pas être envisagé par la loi, et des mesures
d’aide psychologique mises en place ? Le centre d’appel et le site Internet,
pour être efficaces, devraient prendre en compte cette dimension.
- Il
nous paraît important de distinguer une surcharge pondérale d’une obésité
déclarée. En effet, le message normalisateur véhiculé par les médias, la
presse féminine en particulier, entraîne beaucoup de jeunes filles et femmes à
se lancer dans un régime restrictif très sévère pour perdre quelques kilos, et à
entrer ainsi dans le yoyo infernal. Qu’est-ce que la loi prévoit pour éviter
cette état de panique alimentaire contre-productif ?
- Où
sont les propositions constructives en ce qui concerne la stigmatisation
des gros ? Cette proposition de loi, sous sa forme actuelle, ne risque-t-elle
pas d’aggraver la discrimination à l’embauche dont souffrent déjà les
obèses, en obligeant les entreprises à mettre en place certaines mesures ?
- Les
obèses qui ont une bonne hygiène de vie, et aucun des indicateurs
traditionnels dans le rouge (pas de diabète, pas de cholestérol ni
triglycérides, pas d’hypertension) ne se considèrent pas comme des malades. Ne
faudrait-il pas nuancer le classement par la Sécurité Sociale en fonction
de la situation particulière de chaque personne, au lieu de classer tous les
gros dans la catégorie « affection de longue durée » ? Est-ce que cette démarche
est réaliste, quand on sait qu’aujourd’hui, un obèse qui a perdu beaucoup de
poids, doit en passer par plusieurs actes de chirurgie réparatrice à ses
propres frais ?
- Comment
faire évoluer le regard de certains soignants quand on continue à dire
que l’obésité n’a plus le droit de cité, qu’elle coûte cher et qu’il faut
l’éradiquer ? Doit-on comprendre que les gros ont le droit d’être soignés mais
pas le droit d’être gros ?
- Les
adultes obèses d’aujourd’hui ont assez peu de chances, d’après le corps
médical, de perdre plus de 10 à 15% de leur poids. Il leur faut donc vivre
avec cette surcharge pondérale, physiquement handicapante pour certains,
moralement insupportable pour d’autres. Qu’est-ce que la loi prévoit pour
améliorer le bien-être de tous ces gros qu’on ne pourra pas « faire
maigrir » ?
- En
ce qui concerne la création d’un Haut Comité de Lutte contre l’obésité,
nous aimerions savoir de quels moyens elle disposera pour évoquer des questions
de déontologie. Les associations auront-elle accès aux votes et aux
décisions ? Un observatoire de l’obésité pourrait permettre un véritable échange
entre PROFESSIONNELS (médecins, psychologues, sociologues, philosophes,
spécialistes du corps, acteurs sociaux) ET usagers. Cela éviterait de
n’avoir qu’une direction globalisante de lutte dictée par un souci
épidémiologique et une politique hygiéniste, dans un pays si soucieux des
libertés individuelles.
Il reste de
nombreuses incertitudes sur des projets qui sont proposés mais dont nous ne
pouvons pas encore mesurer la portée. Des directions sont données qu’il
conviendrait de développer pour nous prononcer réellement. Allegro Fortissimo
réserve donc prudemment son approbation, dans l’attente des précisions et
réponses demandées.
Le GROS
(Groupe de Réflexion sur l'Obésité et le Surpoids)
Association selon la loi de 1901
www.gros.org
Président : Dr Jean-Philippe Zermati
Vice-président : Dr Gérard Apfeldorfer
Secrétaire général : Dr Bernard Waysfeld
Trésorier : Dr Frédérique Chiva
Trésorier adjointe : Dr Francine Duret-Gossart
Responsable formation : Mme Dominique Amar-Sotto
Responsable formation adj. : Mme Anne-Marie Dalix
Webmestre : Mme Katherine Kureta-Vanoli
Décentralisation : Dr Pierre-André Peuteuil
Paris, le 20 avril 2005
LETTRE OUVERTE A MONSIEUR JEAN-MARIE
LE GUEN
Président du groupe d'études sur l'obésité à l'Assemblée Nationale
Monsieur,
Le Groupe de Réflexion sur L'Obésité et le Surpoids a pris connaissance du
projet de loi que vous entendez soumettre à l'Assemblée Nationale et de
l'ouvrage que vous venez de faire paraître, dans lequel vous développez vos
réflexions sur l'épidémie d'obésité.
Notre association existe depuis 1998
et se veut précisément une réponse aux difficultés que rencontrent les
professionnels de santé face aux personnes présentant des problèmes de poids ou
des troubles du comportement alimentaire. Nous regroupons des praticiens
provenant d'horizons multiples (médecins généralistes, endocrinologues,
nutritionnistes, psychiatres, psychologues, diététiciens, kinésithérapeutes,
psychomotriciens et chercheurs) ce qui donne d'ailleurs une dimension unique à
notre association.
Depuis ses débuts, le G.R.O.S. tient
des réunions de discussion et d'échanges d'idées, organise chaque année un
congrès scientifique interdisciplinaire, ainsi qu'un cycle de formation destiné
aux professionnels de santé. Le G.R.O.S. a aussi un rôle d'information du grand
public, par l'intermédiaire de son site Internet, www.gros.org et par ses
interventions diverses dans les médias ainsi que dans des réunions ouvertes au
public. Nous interrogeons de façon régulière et systématique les spécialistes
des autres disciplines (généticiens, physiologistes, sociologues,
anthropologues, ethnologues, psychologues, historiens, philosophes...) Nous
sommes donc très engagés par nos réflexions et nos actions dans une profonde
remise en question de nos pratiques.
L'obésité, comme vous l'avez
vous-même souligné, se présente comme une maladie d'une rare complexité aux
nombreux déterminants. Chacun aujourd'hui en est bien conscient et se plait à
l'admettre. Il nous semble inutile de revenir en détail sur l'ensemble des
facteurs impliqués. Et certaines des mesures que vous préconisez, sans aucun
doute, agiront favorablement. Toutefois depuis que les membres de notre
association se réunissent et réfléchissent à l'ensemble des causes impliquées
dans le phénomène obésité, ils ont pu dégager deux facteurs sociétaux essentiels
dans le développement de la maladie. Ce sont les nouvelles relations des
mangeurs avec leurs aliments, et les phénomènes de stigmatisation dont sont
victimes les obèses. Ces deux facteurs sont largement en cause dans votre projet
de loi. Ils sont effectivement de la responsabilité des autorités médicales et
des pouvoirs publics.
Bien que vos intentions soient
louables, vos propositions nous semblent aller à contresens de nos propres
conclusions et risquent d'aggraver la situation de millions de personnes qui
n'en ont guère besoin. Le message simple « manger mieux, bouger plus » que vous
entendez promouvoir au niveau national, n'est rien d'autre que le discours tenu
par les médecins depuis 50 ans à leurs patients sans aucun résultat. Et même,
beaucoup le pensent et certains l'ont démontré, ces préconisations aboutissent à
une aggravation de leurs difficultés pondérales et psychologiques. Il est peu
probable que ce qui a échoué à l'échelle des individus réussisse à celle des
nations. Le risque auquel vous nous exposez est celui d'une absence de
bénéfice et d'une explosion des effets secondaires indésirables.
Les nouvelles relations du mangeur
avec sa nourriture.
L'idée d'enseigner aux populations occidentales à bien manger n'est pas
nouvelle. Elle s'associe à la promotion du contrôle mental du comportement
alimentaire. L'idée qu'il existe une bonne manière de manger est une idée à
double tranchant. Dans un premier temps, elle semble rassurer les mangeurs
soucieux de leur poids ou de leur santé. On sait aujourd'hui que l'anxiété et la
culpabilité sont des traits dominants du comportement des mangeurs.
Malheureusement, les caprices de la science nous ont appris que les vérités
d'hier n'étaient plus les vérités d'aujourd'hui. C'est ainsi que les graisses
qui, hier, nous rassuraient, sont devenues aujourd'hui dangereuses pour notre
poids et la cible des campagnes de prévention. Certes, il est possible de
modifier les choix alimentaires d'une population. Les messages de santé publique
diffusés dans divers pays étrangers, en particulier aux Etats-Unis, ont
effectivement abouti à une moindre consommation des aliments gras et/ou sucrés,
qui a pu être mesurée. Pourtant ces modifications des choix alimentaires n'ont
pas été accompagnées d'une diminution de la prévalence de l'obésité et n'ont pas
même empêché son augmentation ! Il est donc fort probable que les prochains
messages de santé publique devront réhabiliter les graisses et se trouver un
nouveau bouc émissaire. Ce qui ne se fera pas sans augmenter le malaise des
mangeurs et leur défiance vis-à-vis de leurs aliments.
Selon nous, à l'inverse des effets
attendus, la distinction entre aliments recommandés et aliments déconseillés ne
peut qu'aboutir à une désorganisation alimentaire augmentant l'anxiété des
consommateurs. Manger, au lieu d'apporter plaisir et réconfort, devient un acte
dangereux pour le poids et la santé. La diabolisation des aliments les plus
énergétiques, leur mise à l'index, par exemple leur signalement éventuel par un
code couleur, conduit à concevoir leur consommation comme un péché, ou bien une
faute civique. Dès lors, les processus physiologiques qui assurent naturellement
le contrôle des apports énergétiques ne peuvent plus être opérants. Il n'est
guère possible de manger en quantité adéquate un aliment dont on pense à la fois
du bien et du mal. Paradoxalement, la peur de grossir ou de manger mal fait
manger plus que ce que le corps réclame.
Les effets de telles mesures sont
connus : les comportements de restriction et les conduites de contrôle
volontaire induisent inéluctablement des pertes de contrôle et aboutissent au
développement de troubles du comportement alimentaire (le plus souvent des
compulsions boulimiques alternent avec des périodes de privation), à une
instabilité pondérale (poids en yoyo), à des troubles psychopathologiques
(dépression, troubles de la personnalité), et en définitive à une augmentation
du poids sur le long terme. La prévention et le traitement de l'obésité fondés
sur la discrimination des aliments existent depuis toujours. Il est stupéfiant
que des mesures qui se sont révélées inefficaces et qui ont fait la preuve de
leur nocivité soient reprises par votre projet de loi pour être étendues à toute
notre nation. Il est urgent d'envisager des solutions différentes. Ces solutions
existent, notre association y travaille depuis plusieurs années et apprécierait
de pouvoir vous les présenter.
La stigmatisation des obèses.
Les sociologues ont parfaitement démontré la discrimination dont étaient
victimes les personnes obèses. Les injustices qui les frappent sont sous-tendues
par des stéréotypes, des opinions sans fondement scientifique, qui voudraient
que les gros manquent de volonté et ne parviennent à se maîtriser dans leur vie
comme dans leur comportement alimentaire. Ce jugement infâmant deviendra par la
suite la justification de toutes les insultes, dépréciations et humiliations que
devront subir les obèses tout au long de leur vie scolaire, familiale, médicale,
sociale, professionnelle, amoureuse. La peur des obèses, c'est l'exclusion d'une
société dans laquelle ils veulent vivre et qui les rejette.
À l'inverse, les minces, du seul fait
d'une morphologie plus chanceuse, sont crédités de qualités de maîtrise. Ils
bénéficient de promotions plus avantageuses, ils sont recherchés et enviés. On
les considère comme de bonnes personnes. Il n'est guère surprenant que chacun
soit terrifié à la simple évocation des malheurs qui frappent les obèses, et
s'engage frénétiquement dans une course à la minceur qui s'apparente
objectivement à une course vers la réussite sociale et personnelle. La
disparition du moindre surpoids devient, dès l'enfance, un enjeu essentiel
approuvé par la médecine, encouragé par la totalité des institutions et relayé
sans la moindre précaution par les médias et les industries de minceur.
Pourtant, la croyance, largement
entretenue, selon laquelle chacun pourrait avoir la maîtrise de son poids en
suivant des recommandations hygiéno-diététiques simples comme manger moins gras
et moins sucré ou faire régulièrement de l'exercice physique s'avère erronée.
Il n'est pas exact que chacun puisse
être aussi mince qu'il le désire, ou puisse reperdre intégralement les kilos
qu'il aura pris, ou que tous puissent se stabiliser au poids médicalement idéal.
On ne peut, sans hypocrisie,
promouvoir le contrôle volontaire de l'alimentation et dans le même temps
prétendre que ceux qui ne maîtrisent pas leur comportement alimentaire ne
possèdent pas moins de volonté que les autres mangeurs. Ce discours volontariste
et incohérent ne peut qu'aggraver les préjugés envers les obèses et renforcer la
mauvaise opinion qu'ils ont
déjà d'eux-mêmes.
La dramatisation de l'obésité, telle
qu'elle pourrait exister lors d'une campagne nationale relayée par tous les
acteurs de la santé et de l'alimentation, risque d'occasionner quelques «
dommages collatéraux ». Elle aboutirait sans nul doute au renforcement et à
l'institutionnalisation des comportements de restriction ; elle entretiendrait
les angoisses des mangeurs, qui trouveraient des issues dans des compulsions
alimentaires ; elles précipiteraient les plus prédisposés dans des cercles
vicieux se concluant par des obésités irréversibles.
Il nous semble urgent, si l'on
souhaite que cette campagne nationale contre l'obésité ne devienne pas une
campagne nationale contre les obèses, d'affirmer clairement que les individus ne
peuvent pas peser le poids qu'ils veulent, que le comportement alimentaire est
principalement contrôlé par des processus inconscients et que l'obésité,
résultant de déterminants complexes, ne se présente en aucun cas comme une
maladie de la volonté. Il nous semble illusoire de vouloir empêcher une folle
course à la minceur sans avoir préalablement pris les mesures nécessaires pour
réintégrer les obèses dans leurs droits et leur dignité.
Pour conclure, nous adhérons à votre
projet de mettre en place un Observatoire de l'obésité. Cela aurait le mérite de
regrouper les données concernant l'obésité et d'objectiver les effets des
mesures prises. Cependant, pour prétendre à la dimension qu'il se doit
d'atteindre, un tel Observatoire devrait faire appel à des personnes compétentes
en la matière. Des médecins, des diététiciens, des psychologues, des
sociologues, des philosophes, des spécialistes du corps, différents acteurs
sociaux, les associations de personnes obèses, ainsi que les usagers devraient
être associés aux travaux de cet Observatoire.
Notre association, qui regroupe déjà
de nombreux acteurs au fait des avancées en biologie et en sciences humaines,
réfléchit à ces problèmes depuis plusieurs années. Elle se trouve actuellement
en mesure d'avancer des propositions sur ces sujets et serait heureuse de
pouvoir vous les présenter. Nous pensons que notre participation au Haut comité
de lutte contre l'obésité pourrait également venir enrichir les réflexions qui
se tiendront en son sein.
Veuillez recevoir, Monsieur le
Député, l'expression de notre respectueuse considération.
Dr Jean-Philippe ZERMATI,
Dr Gérard APFELDORFER,
Médecin nutritionniste
Médecin psychiatre
Président du G.R.O.S.
Vice-président du G.R.O.S.
JPZermati@aol.com
gapfeldorfer@free.fr
Correspondance: Secrétariat du G.R.O.S. 31, rue de Ponthieu, 75008 Paris
Tel : 01 53 76 32 20
Email : gros@gros.org
Madame Le Barzic (Psychologue à
l'Hôtel Dieu)
Madame la Députée , Monsieur le Député,
Je viens de prendre connaissance de votre projet de loi contre l’obésité.
Plusieurs décennies d’exercice auprès des obèses à l’Hôtel-Dieu, en étroite
collaboration avec les plus prestigieux experts français dans ce domaine, me
confèrent une expérience clinique approfondie de l’obésité, d’autant plus
difficile à résumer que, comme le démontre la récente synthèse du Professeur
Basdevant à l’Académie des sciences, il s’agit d’une réalité complexe,
multi-factorielle et évolutive. Ma pratique de terrain m’a révélé combien les
meilleures intentions sanitaires ont pu, depuis 50 ans, aggraver la souffrance
des personnes obèses. C’est à ce titre je me permets de réagir à vos
propositions.
Votre initiative a le mérite d’informer l’opinion publique que l’obésité n’est
pas seulement le problème médical d’une minorité d’individus « incapables de
contrôler leur appétit », mais qu’elle concerne la société entière confrontée à
la « modernité alimentaire » qui réduit l’activité des mangeurs dans le même
temps qu’elle multiplie les sollicitations alimentaires avec une nourriture
enrichie. C’est pourquoi elle engage la responsabilité des pouvoirs publics.
Toutes les mesures intervenant sur le contexte environnemental : fontaines
scolaires, promotion du sport à l’école, responsabilisation encadrée de
l’industrie alimentaire et de la publicité télévisuelle, me paraissent
salutaires. En revanche, on peut craindre qu’une telle mobilisation nationale
n’aggrave la désignation et la stigmatisation des obèses si son application —
particulièrement le dépistage précoce — est confiée à des intervenants, certes
motivés, mais plus imprégnés des préjugés sur l’obésité que réellement avertis
de la complexité multifactorielle de ce phénomène.
Le premier objectif de la prévention n’est-il pas de veiller à ne pas aggraver
le phénomène ? On sait aujourd’hui que l’obésité est aggravée par :
1. les régimes restrictifs qui provoquent des hyperphagies réactionnelles et des
troubles du comportement alimentaire,
2. les normes médicales de corpulence, trop dogmatiques, qui dénient
l’hétérogénéité pondérale des populations humaines, condamnent les rondeurs et
encouragent la maigreur,
3. la stigmatisation sociale généralisée du poids elle-même, qui propulse les
mangeurs dans la logique des régimes restrictifs.
La plupart des actions humaines sont à double tranchant. Les effets secondaires
indésirables d’une mesure excèdent parfois ses bénéfices. La stigmatisation
s'ancre sur le préjugé universel selon lequel « il suffit » de manger moins et
bouger plus pour peser moins et (re)trouver un poids « normal » inférieur au
seuil fatidique de 30kg/m2. Il s’ensuit que « maigrir c’est bien et
grossir c’est mal »… pour la santé, évidemment ! En privilégiant les
mesures destinées à assainir l’alimentation et à encourager l’activité dans la
collectivité, sans déployer simultanément les moyens équivalents pour déraciner
l’irrationalité des préjugés populaires, votre intervention pourrait déboucher à
votre insu sur une stigmatisation accrue de l’obésité.
Votre projet ne risque-t-il pas d’encourager la course à l’amaigrissement s’il
ne combat pas activement les informations simplistes sur le poids et sa
résolution strictement diététique qui font encore des ravages chez les
médecins eux-mêmes ? Une étude française de veille sanitaire a montré que 85%
d’un groupe de sujets diabétiques de plus de 65 ans et de poids normal (IMC< 25)
se sont vu prescrire un régime hypocalorique par leur médecin traitant alors que
la restriction calorique est potentiellement dangereuse à cet âge ! Or, il est
désormais admis qu’on ne restreint pas impunément son alimentation, que les
oscillations pondérales peuvent être plus dangereuses que le surpoids lui-même
et que la répétition des régimes intempestifs fait grossir. Aux
Etats-Unis, Leann Birch a démontré les effets « obésitogènes » d’une prévention
précoce centrée sur le bouc émissaire pathogène qu’est la nourriture. Elle met
en garde contre les troubles alimentaires et la dysharmonie du développement
psychoaffectif qui peuvent être induits chez les enfants lorsque leurs parents,
attentifs mais mal informés, les soumettent à une restriction alimentaire
préventive précoce. On sait que la restriction alimentaire affecte le
comportement alimentaire de plus de la moitié des mangeurs occidentaux et,
pourtant, la quasi totalité des études scientifiques persistent à analyser les
histoire du poids sans prendre en compte les oscillations pondérales dues aux
régimes restrictifs.
En France, l’intolérance aux kilos dits « superflus », s’accompagne d’une
indulgence pour la maigreur qui constitue un véritable encouragement à
l’anorexie mentale, maladie grave et dangereuse s’il en est (celle-ci, à
court terme)! La quête de la minceur idéale est d’autant plus encouragée que
les normes idéales sont inférieures au poids moyen de la population. Cette
recherche de la minceur entraîne à la pratique de régimes restrictifs qui
induisent des hyperphagies paradoxales réactionnelles et des troubles du
comportement alimentaire, lesquels vont favoriser la reprise de poids et
dégrader l’estime et l’image de soi d‘autant plus que la corpulence valorisée
par les critères esthétiques en vigueur est inaccessible.
Abondamment relayée par les médias, la fascination française pour l’anorexie
mentale n’est pas sans danger pour les générations adolescentes, dites « à
risques », en quête de héros identificatoires et amateurs de « conduites
extrêmes ». Peut-on efficacement prétendre lutter contre la stigmatisation des
gros sans dénoncer l’idéalisation morbide de la maigreur ? L’exemple espagnol
montre qu’il est possible d’agir efficacement sur les stéréotypes esthétiques.
Lors d’un groupe de parole organisé à l’Hôtel-Dieu, des adolescentes obèses
comparaient leur aisance tranquille lorsqu’elles étaient en maillot sur les
plages espagnoles au malaise qu’elles éprouvaient dans la même tenue sur les
plages françaises. « Le regard des gens n’est pas le même » nous
déclaraient-elles. Or, pour enrayer la recrudescence des cas d’anorexie mentale,
le gouvernement espagnol a imposé il y a quelques années un IMC minimum légal
pour les cover-girls des couvertures de magazines.
Comment combattre la stigmatisation sans remédier au regard réprobateur porté
par les français sur les plus gros d’entre eux ? Cette réprobation résulte de la
conviction que quiconque s’écarte des seuils officiels d’IMC est un « malade de
la volonté » coupable de ne pas se soigner. Mal utilisées, les normes médicales
statistiques de corpulence peuvent participer à cette intolérance en
rétrécissant la dispersion des valeurs et, surtout, en imposant une moyenne
comme LA norme. S’y conformer aveuglément peut conduire à sommer ceux
dont la corpulence s’écarte naturellement des chiffres fatidiques de se
soumettre aux régimes qui risquent de les rendre encore plus gros, vraiment
malades et profondément malheureux! Restriction cognitive, normes pondérales
irréalistes et valorisation de la maigreur anorexique, ces trois facteurs sont
interdépendants et l’on ne peut agir efficacement sur l’un sans impliquer les
deux autres.
Une lecture médicale simpliste et normative de l’obésité, largement répandue,
repose sur le déni de la réalité de l’hétérogénéité naturelle des corpulences et
des appétits et de l’augmentation inéluctable du poids de certains mangeurs en
situation de modernité alimentaire. Ce déni entretient les préjugés qui font le
lit de la stigmatisation des obèses. N’est ce pas ce même déni qui conduit les
pédiatres de l’AFPA à substituer le terme obésité grade I à celui de
surpoids dans la grille des corpulences chez les enfants ? Cette
dramatisation sémantique risque d’avoir des conséquences catastrophiques sur les
générations à venir. En culpabilisant les mères d’enfants potelés, cette
incitation à la restriction précoce parentale ne manquera pas d’entraîner une
conflictualisation des interactions familiales, de désorganiser le comportement
alimentaire des enfants et, surtout, de propulser dans une « carrière d’obèse »
— que la génétique n’avait pas forcément programmée — des enfants un peu ronds à
un moment de leur vie ! Enfin, cette rigueur normative va à nouveau renforcer le
préjugé selon lequel « tout le monde peut être mince s’il le veut » ! Il y
aurait peut-être moins d’IMC supérieurs à 60 kg/m2 si l’on avait mieux toléré
certains IMC autour de 30 kg/m2.
Aux USA, le dernier best-seller diététique vante l’alimentation plaisir « à la
française » qui préserve de l’obésité. Alors que les Américains eux-mêmes
regardent du côté des Français pour libérer leur corps et leur alimentation du
carcan médical qui a tant aggravé leurs obésités, la France va-t-elle s’obstiner
dans les aberrations aujourd’hui dénoncées outre atlantique ? Si vous
privilégiez les aspects médicaux qui consistent à modifier les comportements
pour renverser le bilan énergétique sans lutter tout aussi énergiquement contre
l’idéalisation de la maigreur anorexique et l’intransigeance des normes de
corpulence qui font le lit de la restriction cognitive et de la stigmatisation,
votre initiative risque de déchaîner encore davantage l’enfer des obèses alors
que vous poursuivez la santé. La victoire sur le « fléau social » qu’est
l’obésité sera acquise lorsque l’opinion publique considérera les obèses comme
des citoyens comme les autres, auxquels la société reconnaît le droit d’être
soignés et respectés comme les autres, pour qu’ils puissent vivre comme eux,
avec eux.
Je ne doute pas, monsieur le député, que ce soit là l’objectif de vos efforts et
je vous assure de mon profond respect.
Michelle Le Barzic
Psychologue Clinicienne
Hôtel-Dieu
Paris
Madame Le Barzic (Psychologue à l'Hôtel Dieu)
Lettre ouverte à monsieur Jean-Marie Le Guen, Député du
13ème arrondissement de Paris
Paris le 26 avril 2005
Monsieur,
Je suis très sensible au fait que vous ayez pris le
temps et la peine de me répondre personnellement et je vous en remercie.
Cependant, votre réponse n’apaise pas mon inquiétude et elle appelle quelques
précisions de ma part. C’est pourquoi, bien que vous m’ayez adressé votre
réponse par courrier, je me permets de réemprunter la voie électronique vers les
mêmes destinataires que ma première lettre ouverte.
Je conçois parfaitement que le point de vue d’un
parlementaire, responsable devant la collectivité, diffère de celui d’une
psychologue clinicienne dont la pratique est foncièrement singulière. Il reste
que le psychologue est plus à même d’appréhender le phénomène dans toute sa
complexité parce sa mission l’oblige à penser le phénomène en dépassant les
évidences du visible.
J’approuve tout à fait les motifs – le pourquoi - de
votre initiative. Mais je m’inquiète des moyens – le comment – et de leurs
effets pervers potentiels s’ils méconnaissaient l’importance de ces agents
pathogènes invisibles de l’épidémie d’obésité que sont l’excès de normativité
médicale, la stigmatisation sociale et l’idéologie de la maigreur. En
apparentant la fonction alimentaire humaine, vitale, aux addictions potentielles
à l’alcool et au tabac, la référence à la loi Evin dans l’exposé des motifs me
paraît dangereusement encourager la diabolisation du plaisir alimentaire.
On ne peut résoudre un problème social sans changer les
mentalités. Celles-ci sont imprégnées de préjugés dont l’ancrage inconscient,
invisible par essence, démultiplie la puissance. Un nouvel examen attentif de
votre projet de loi ne m’a pas rassurée. Il ne suffit pas de déclarer vouloir «
se garder de toute dérive stigmatisante » pour mener efficacement la lutte
contre la stigmatisation qui est un pilier essentiel de la lutte contre
l’obésité. Cette lutte exige des mesures précises et concrètes qui
n’apparaissent pas dans le projet. Si la loi ne prévoit pas des cadres précis,
comment la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité
pourra-t-elle assurer sa mission vis-à-vis des obèses ? L’inquiétude m’incite à
préciser les points qui me paraissent indispensables pour que votre généreuse
intention d’enrayer l’épidémie d’obésité ne se retourne pas à votre insu contre
les obèses eux-mêmes.
1/La discrimination et la stigmatisation du poids sont
particulièrement intolérables lorsqu’elles surviennent dans les lieux de soins.
Elles y sont malheureusement quotidiennes. Les remarques péjoratives sur le
poids de la part des soignants, doivent être considérées comme faute
professionnelle et sanctionnées comme telle. Les directeurs d’établissement
doivent être tenus, à la fois de mener des enquêtes sur ces pratiques
(questionnaires aux patients), et de veiller à ce que les différents services
soient dotés de mobilier et matériels d’examen adaptés aux plus fortes
corpulences.
2/ L’incitation à la conduite anorexique doit être
combattue sous toutes ses formes. Les principes de réglementation prévus pour
l’industrie agroalimentaire doivent être également appliqués à l’industrie et au
commerce vestimentaire, grands promoteurs de normes corporelles arbitraires qui
incitent les jeunes filles à s’engager dans des restriction alimentaires
intempestives. Le contrôle des messages publicitaires, dans la presse écrite ou
à la télévision, doit également s’effectuer sur les incitations à la maigreur,
soit directement par le contenu même du message, soit implicitement par la
corpulence des mannequins ou des comédiens recrutés.
3/ Enfin, la stigmatisation fleurit sous la rhétorique «
humanitaro-sanitaire » qui désigne l’obésité sous l’IMC et prescrit la
restriction pathogène en toute bonne conscience ….mais en toute ignorance !
L’article L.3916-2- est insuffisant. La grille d’IMC officielle ne doit pas
rester le seul critère qui justifie la médicalisation du poids. Le dépistage,
l’information et l’encadrement doivent être confiés à des professionnels ayant
reçu un enseignement spécifique sur les complexités de la fonction alimentaire
humaine, de l’identité corporelle et de la médecine de l’obésité. Ni les BTS de
diététique, ni le doctorat de médecine, ni le DESS de psychologie clinique ne
dispensent l’enseignement pertinent pour appréhender le phénomène à l’abri des
préjugés. Cet enseignement, distribué par les divers experts de la médecine de
l’obésité, doit être une spécialisation obligatoire pour la prise en charge du
poids. Le « commerce de l’amaigrissement », pratiqué aujourd’hui par trop de
professionnels aussi dénués de compétence que de scrupules, pourra ainsi s’en
trouver contrôlé et marginalisé.
Quelles que soient la sincérité et la générosité de
votre démarche, c’est en déployant simultanément la même énergie contre les
racines de la stigmatisation que contre la sédentarité et la pléthore
nutritionnelle que vous obtiendrez les résultats qui vous tiennent à cœur. À
défaut, vous prenez le risque d’aggraver la pathologie que vous vouliez enrayer
et d’accroître les souffrances que vous espériez soulager.
Croyez bien, Monsieur, que ce n’est pas l’hostilité à
votre projet qui motive ma réponse, mais, au contraire, le souci d’éclairer
votre action, afin que qu’une initiative politique de santé publique qui me
tient à coeur ne débouche pas sur le pire alors qu’elle ambitionne le meilleur.
Recevez, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.
Michelle Le Barzic
Psychologue Clinicienne
Hôtel-Dieu
Paris
J.F. Amadieu (Sociologue)

Paris le 20 04 2005
Jean-François Amadieu
Professeur
Directeur de l'Observatoire des
discriminations
Lettre ouverte à Monsieur Jean-Marie
Le Guen.
Député de Paris
Président du groupe l'étude sur
obésité
Monsieur le Député,
Dans une proposition de loi vous
préconisez des mesures qui vous semblent à même de lutter efficacement contre le
développement d’obésité.
S'il est indéniable que l'obésité est un sujet de la première
importance et qu'on doit se réjouir de vos initiatives, il n'en demeure pas
moins que les propositions, souvent pertinentes que vous formulez mériteraient
un examen plus approfondi.
En effet, elles présentent en l'état des risques considérables.
Je tiens en particulier à attirer
votre l'attention sur la discrimination dans l'emploi dont sont victimes les
personnes obèses. Vous n'ignorez pas que les chances d'obtenir un emploi sont
considérablement diminuées pour un candidat connaissant une surcharge pondérale.
Dans un testing par envoi de CV réalisé en avril 2005 par mon observatoire des
discriminations, on constate qu'un candidat obèse reçoit 2 à 3 fois moins de
réponses positives (invitations à un entretien) que des candidats de poids
moyen. Nous savons que l'apparence physique, en particulier le surpoids et
l'obésité provoque des discriminations de grande ampleur bien connues tant en
France qu'à l'étranger. Du reste, l’apparence physique est un facteur de
discrimination mentionné explicitement dans la loi de novembre 2001 et la Haute
autorité de 1utte contre les discriminations devrait dès lors s'en saisir. On
peut naturellement, comme vous le suggérez, inviter plus clairement la haute
autorité à lutter contre cette forme de discrimination qu'est l'obésité.
Néanmoins, l'étendue des discriminations dont souffrent les personnes grosses
tant à l'école que dans leurs loisirs et au travail ne sauvait être combattue
par la seule activation des lois qui prohibent et sanctionnent les
discriminations En effet, la discrimination et l'exclusion trouvent leur origine
dans des stéréotypes négatifs, des représentations extrêmement dévalorisantes
des personnes en surpoids dans nos sociétés. Grossir est perçu comme un
indicateur de mauvaise santé (présente ou à venir), comme le révélateur d'une
personnalité faible (céder aux sollicitations alimentaires, renâcler à
l'exercice sportif). Pire encore, être gros suscite des préjugés relatifs aux
compétents (on serait alors moins dynamique, moins compétant, moins
intelligent). Dans ces conditions, il serait gravement dommageable aux personnes
obèses de souligner que l'obésité est une maladie ce qui d'ailleurs pourrait
compliquer l'insertion professionnelle et non pas la faciliter. Il serait
d'autre part préjudiciable de renforcer l'idée commune selon laquelle grossir
serait d'abord le résultat de pratiques alimentaires et sportives dont les
obèses portent la responsabilité. La stigmatisation des personnes obèses et une
accentuation de la "tyrannie de la minceur" ne manqueraient pas d'en résulter.
Ce ne sont pas seulement les préjugés négatifs dont sont victimes les obèses qui
seraient ainsi confortés mais plus généralement l'opprobre jetée sur la simple
prise de poids.
Compte tenu de la complexité de cette
question et des facteurs concourrant au développement de l'obésité, des
préoccupations légitimes des personnes obèses et en situation de surcharge
pondérale qui sont les premières victimes des discriminations, il semble
judicieux de mener au plus vite une expertise qui pourrait prendre la forme de
l'observatoire que vous souhaitez ou d'une commission d'experts et de
représentants associatifs dans laquelle les points de vues les plus divers
trouveraient à d'exprimer.
Veuillez agréer, Monsieur le Député, l'assurance de ma parfaite
considération.
UNIVERSITÉ PARIS 1
PANTHÉON-SORBONNE – UFR 06 GESTION SORBONNE
17, rue de la Sorbonne 75231 Paris Cedex 05 – Tel : 01 40 46
28 12 Fax : 01 40 46 31 53
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