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Mirko et les deux sœurs
Mirko, longtemps après, se souvenait. Cette dernière année de lycée : le seuil de la vie. Comment lentement et inconsciemment, au fil des semaines, il avait succombé aux yeux tristes de Myrna. Des yeux doux et froids,
accusateurs, aux reflets mauves. C’est tout ce qu’il voyait : ce regard levé au-dessus de ses verres ronds qui le scrutait, l’interrogeait. Attendait une réponse ? Mais à quelles questions ?
Son regard le tétanisait. Son corps aussi l’avait envoûté. Des globes dont on apercevait la peau mâte à l’entrebaillure de la chemise, à ses hanches toutes en volume qu’elle déplaçait prestement en un ondoiement et qui
semblaient dire : attrape moi. Ces formes qu’il voyait toujours glisser le tourmentaient jusqu’aux prémices de son sommeil. Et puis il y eut cette soirée que Mirko avait attendue sans l’attendre. Immanquablement il l’invita à danser dans la pénombre, sur cette musique sucrée et mélancolique, pleurnicharde qu’il n’oublia jamais. Il posa ses mains sur sa taille et fut
immédiatement saisi d’une émotion d’une puissance jamais jusque là égalée. Ce n’était pas la taille frêle des autres jeunes filles : ses doigts reposaient sur ses flancs larges et souples, dont il sentait la tiédeur à travers le chemisier gaufré ; c’était comme une colonnade tiède, d’une fermeté musculeuse et il en était brusquement impressionné ; ses mots ne venaient plus
à sa bouche et sa respiration était si légère que s’il s’était décidé à parler - en se faisant violence - il n’en serait sorti qu’un soupir. De son cou rayonnait une chaleur infiniment troublante. Son parfum poivré l’enivrait.
Mais Myrna n’ouvrait ses bras pour personne. A Mirko elle n’ouvrait que son âme. Et montrait sa tristesse errante. Les eaux troubles où il ne voulait pas la suivre. Se tourmentait de mille inquiétudes qui lui semblaient, à lui, peu fondées. Il l’écoutait. Se raconter. Se plaindre. S’épandre. Et il était triste de se surprendre de temps en temps à penser qu’il n’était là
que pour ça.
Myrna n’était pas seule. Elle avait une sœur, Leïla. Sœurs jumelles d’une certaine façon. Contrefaçon. Miroir ultime. Leïla avait les yeux verts. La voix rauque. La peau mâte et dorée. Odalisque blonde, un peu gauche, au
corps lourd et splendide, taillé dans le même argile. Mais elle ne se plaignait pas. Elle ne montrait pas la même langueur que sa sœur.
Il s’égrena par la suite. Se dispersa. L’histoire interrompue. Lui fit entrevoir l’erreur de son appréciation. Myrna après un détour cahoté, rencontra l’homme qui lui convint. Il était sinistre, taciturne, prétentieux. Quant à Leïla, elle trouva un homme bavard et jovial qui emportait le soleil de son Sud partout où il allait.
Pas de morale. Pas de jugé. Une constatation. Une observation. Tant pis pour le cœur têtu de Mirko.
Mirko qui jamais n’oublia l’émotion ressentie lors de ces fraîches soirées. Sensation qu’il avait associée aux yeux dont il s'était langui, à l’amour qu’il avait porté pour la jeune fille au corps sculptural. Mais cette émotion le surprit quand elle le submergea à nouveau quelques années plus tard en lui rappelant son existence, quand il posa ses mains sur des hanches de
femme, des hanches larges comme la cloche d’une citadelle, dont l’airain sonna pour lui en l’honneur de la découverte de sa nouvelle vie amoureuse.
Asclepios (04/2001)
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