Grettel

                        C'était,  je m'en souviens, un hiver qui avait surpris tous les météorologues quelques part dans la montagne suisse; peut être même déjà en Autriche. C'était dans des années ou les météorologues pouvaient encore s'étonner du temps qu'il fait. Je devais avoir 15 ou 16 ans mais ma petite taille me faisait passer fréquemment pour plus jeune. Ce fut la cause de toute l'affaire. Cela et la neige. La neige qui s'était mise à tomber à gros flocons, très gros flocons. De très très gros flocons avec lesquels un vent glacé construisait des barrages blancs sur les routes des vacances. Les autorités locales durent réquisitionner en catastrophe tout ce qui pouvait servir d’hébergement dans les villages environnants, mairie, écoles, gymnases pour abriter du froid mortel tous les pauvres touristes désemparés, désolés de devoir laisser la bas dans la nuit neigeuse leurs chers véhicules bloqués, carcasses blanches devenues inutiles, qui devaient les transporter jusqu'aux sommets de félicité des vacances de skis.

            Mon père avait en ce temps là une Simca Aronde dont il était très fier. Ses petites lunettes rondes gardèrent longtemps le reflet de sa belle Aronde bleue abandonnée, enfoncée à demi dans le talus de neige qui avait arrêté sa lente glissade lorsqu'elle avait quitté irrésistiblement la route. Une grosse valise dans la main gauche, il serrait sous son bras droit ma mère, petite femme frigorifiée apeurée par cette débâcle nocturne pleine d'étrangers. Ce fut sans doute le pathétique de ce couple qui apitoya une servante d'auberge. Elle nous offrit le confort de sa maison pour la nuit. Mais il n'en fallait pas tant je pense pour inspirer au villageois de ces montagnes le sens de l’hospitalité. C'était je l'ai dit, une autre époque. Mon père avait une Aronde, ma mère des pantalons fuseaux et moi mes quinze ou seize ans trop vieux pour ma taille restée petite. Voila, après la neige, la deuxième cause de l'aventure. Mais je me répète. Excusez moi si je radote : j’atteint presque 3 fois l’âge auquel j’ai vécu cette histoire.

            Notre hôtesse s'appelait Grettel peut être. Je ne suis pas sûr. Je crains de confondre son nom dans mon souvenir avec celui de Grettel qui logea dans une maison de sorcière en sucre dans le conte d' Hansel et Grettel. Ce qui est étonnant car elle avait plus de l'accorte servante des romans d'aventures picaresques que de la fillette des contes pour enfants. Quoique sa longue tresse blonde coiffée en couronne au dessus de son visage aux pommettes hautes et rouges lui donnât un air d'enfant sage et jolie. Elle devait approcher la quarantaine et son corps avait des volumes dont l'ampleur était difficile à mesurer sous son large pull over de grosse laine, mais qui dansaient avec souplesse sur le balancement de ses larges hanches de villageoise.

            Elle nous offrit une grande assiette de charcuterie avec une énorme miche de pain doré et une cruche ronde de bière blonde. Mes parents avaient l'estomac trop serré par l'inquiétude pour apprécier pleinement cette générosité. Ils grignotèrent à peine. Moi je dévorais et Grettel m'encourageait à continuer dés que mon appétit se ralentissait. Mon père qui parlait allemand faisait l’interprète. Ma mère avait du mal à garder les yeux ouverts. Les silences se firent longs. Bientôt je réalisais que tout le monde attendait après moi pour aller se coucher. Je refusais poliment de finir un demi pâté en croûte malgré toute mon envie d'aller jusqu'au bout de ma gourmandise.

            Grettel conduisit mes parents, ma mère aux épaules basses, mon père avec sa grosse valise, dans une chambre mansardée au bout d'un petit escalier de bois. Comme j'allais les suivre elle me retint par l'épaule en prononçant quelques mots. Mon père traduisit que j'avais mon propre lit et que je devais suivre Grettel. Je la suivis dans un autre escalier qui redescendait en tournant vers un étage bizarre situé à son aise dans l'espace impossible entre les combles où étaient mes parents, et le salon du bas où nous avions dîné. A cet étage s'ouvrait une seule porte sur une pièce en forme d’alcôve. Tout cela était si dépaysant que je me laissais pousser en avant sans plus me demander comment ma mère avait pu me laisser partir sans s'inquiéter de l'endroit ou j'allais passer la nuit. Elle n’était qu'à seulement quelques marches de bois de là, mais elle me paraissait déjà dans un autre monde.

            Grettel referma la porte derrière moi. Je m'avançais vers un lit haut sur pied retenant difficilement dans une caisse en bois travaillé en volutes un empilement bedonnant de matelas, de couvertures d'épaisses laines, d’édredons ventrus et de coussins. Comme il faisait un peu frais dans cette pièce, je ne tardais pas à me déshabiller et à me glisser nu sous les draps. Le premier contact fut glacial et je me contractais sur moi même comme un fœtus. Puis ma chaleur se propagea peu à peu aux étoffes douces qui s'en imprégnèrent pour me la rendre plus chaude encore. Je commençais à me détendre. Je m'étendis sur le dos et regardai autour de moi. J'étais comme dans un jardin. Tous les motifs décoratifs étaient à fleurs, sur les tapisseries des murs, sur les abats jours, les coussins, le couvre-lit, la descente de lit, des frises, des guirlandes, des bouquets de fleurs partout dans tous les tons pastels. Une vrai chambre de jeune fille...

            Alors un doute me vint. Ce n'était pas la première fois que l'on me faisait coucher avec une vieille tante ou une cousine célibataire pour économiser des lits. Parce qu'un petit garçon ça n'encombre pas n'est ce pas? Et puis ça dort comme un ange.

            Je réalisais que j'étais au fond d'un énorme creux qui déformait le matelas. Il n'y avait pas de doute: j'étais dans le lit de Grettel. Je priais de tout mon cœur qu'elle m'ait laissé son lit parce qu'elle avait la possibilité de dormir ailleurs. La menace de sa masse prés de moi me répugnait. J'enrageais d'avoir été pris encore pour un enfant insignifiant.

             Mon cœur se mit à battre très fort lorsque un grincement de charnière m'annonça que la porte se rouvrait. Il n'y avait plus rien à espérer, rien qu'une nuit blanche à me tenir le plus loin possible de cette étrangère difforme.

            Grettel apparut dans la lumière rosée de la lampe de chevet. Une chemise de nuit blanche, légère et assez courte flottait autour de son corps nu. Je me poussais le plus possible vers le mur, loin du terrible maelström central ou son poids ne devait pas manquer de m'attirer. Je décidai de faire semblant de dormir. Cependant la curiosité l'emporta au dernier moment et je me mis dos au mur, les yeux mis clos au ras des draps observant l'approche de l'ogresse. Elle avait des genoux grassouillets de bébés, des fesses lourdes et larges qu'elle bougeait avec une lenteur paisible d'animal de labour. Lorsqu'elle se pencha en avant pour défaire ses mules j’aperçus deux globes laiteux qui se balançaient dans son corsage avec un début d'aréole brune; j'imaginais plus que je vis le téton qui devait le couronner et mon ventre en fut soudain bouleversé du désir inexplicable et fou de presser mon visage contre eux. En un instant la curiosité malsaine se changea  en douloureuse frustration. Lorsqu'elle s'assit sur le lit, la chemise retroussée, une jambe pliée à plat, le temps de remonter son réveil, je fixai sans pouvoir en détacher les yeux l’étendue blanche de sa cuisse sur les fleurs de l’édredon. Ainsi étalée elle me parut immense mais sans monstruosité, un vaste plateau de neige soyeuse se perdant dans un vallon ou le plongeon imaginé me mettait le vertige au cœur. Une pile de draps, de couvertures et d’édredons vint bientôt recouvrir son corps lui même édredon et coussins pour ne faire qu'une grosse chaleur voluptueuse, attirante comme un lit de braise rougeoyante attire la main, comme une fourrure chaude d'animal attire la caresse. Mais je m'accrochais la haut au bord du lit, au loin de quelques cm seulement car le lit était petit, mais ces quelques cm me semblaient un immense espace vital. Je m'accrochais à ma fierté d'adolescent rabaissé, à ma fierté de mâle dressé pour d'autres beautés. Je m'accrochais à ces lois qui n'autorisent à aimer les formes des femmes que dans certaines limites comme si un bon plat ne pouvait s'apprécier que dans des récipients de dimensions raisonnable, et qu'un cassoulet par exemple servi dans une marmite plantureuse y perdit tout son goût. Il y a péché peut être de comparer une créature de Dieu à un plat cuisiné, mais pardonnez moi je voulais juste comparer un bonheur à un autre bonheur. Et quand je pense à l'enfant que j'étais, accroché malaisément à un bord de lit pour ne pas toucher cette brave femme qui m'accueillait dans sa couche chaude et satinée alors que dehors un vent glacial mugissait, alors j'ai envie de me prendre par la peau du cou et de me....Mais heureusement la fatigue et le sommeil se chargèrent  bientôt de gommer toutes les lois non naturelles.

            Je me réveillai quelque part dans la nuit, la joue appuyée contre un coussin qui se soulevait et s'abaissait régulièrement. Tout les plus fins duvets des plus frileux oiseaux des neiges n'en auraient pas fait un de plus agréablement chaud et moelleux. Tout mon corps était collé au corps de Grettel qui dormait profondément, à demi tournée vers moi m'offrant involontairement sa poitrine comme oreiller. Dehors le vent parlait toujours de glace et de morsures douloureuses, d'enlacements mortels. Je me sentais englobé, aimé et protégé par une chaleur humaine inestimable. Je ne songeais plus à m'en écarter. Au contraire, un réflexe  comme un besoin irrépressible d’étreindre, de me fondre dans cette chaleur, me fit me rapprocher plus encore de mon hôtesse. Dans ce mouvement presque involontaire ma main se posa sur le haut de sa cuisse. Ce contact me troubla tant qu'il se poursuivit en caresse, remontant doucement jusque sous la chemise de nuit retroussée. Alors s'ouvrit sous mes doigts l’étendue d'une fesse dont la rondeur appétissante appela aussitôt un désir de possession. Ma main se fit plus large et pressante tandis que je sentais mon sexe s’épanouir de désir contre sa chair douce de femme. Je n'avais aucunes arrières pensées sexuelles. Si j'en avais eu j'aurais pris conscience de ma situation de petit réfugié accidentel prés de cette femme de 20 ans de plus qui m'impressionnait tant. Tout mes gestes étaient commandés comme dans un demi rêve par mes fantasmes d'adolescents affolés par l'abondance de féminité. Ils y perdirent toute prudence et Grettel finit par se réveiller.

            Elle attrapa ma main, surprise de la trouver là où elle était, puis elle sentit mon sexe dur contre la peau de son ventre et l'empoigna pour prendre toute la mesure de la réalité de ce qu'elle imaginait. Cette fois je fus tout à fait réveillé et je me mis à craindre sa réaction. Elle riait ou grommelait, je ne savais trop. Elle murmurait des mots qui ne me semblaient pas sévères. Alors son autre main caressa mes cheveux et je compris qu'elle n'était pas fâchée. Avec le recul de l’âge j'imagine maintenant qu'elle devait s'amuser de la situation. S'endormir prés d'un supposé enfant et se réveiller avec un petit faune en rut. Mais si elle méconnaissait  les enfants, elle devait connaître la vie et les hommes. Elle dut penser avec fatalisme qu'il n'y avait plus qu'un seul moyen pour avoir la paix. Et elle s'y employa avec tendresse et humour. Je ne pense pas qu'elle y prit un autre plaisir que l'amusement. Ce fut trop bref. Moi je me souviens surtout avec netteté de sa fabuleuse poitrine qu'elle me laissa caresser. Mon excitation en fut si grande que je me vidais très vite d'un long plaisir saccadé qui me laissa comme exsangue sur son large corps, le visage entre ses seins, étreignant le monde avec la tête au paradis. C'était ma première femme..

            Je ne sais plus combien de temps elle me permit de rester ainsi. Par contre, je me souviens parfaitement de l'impression de froid terrible que j’éprouvais lorsqu'elle me repoussa doucement pour sortir du lit. Ce fut comme si elle arrachait ma peau en me privant de la chaleur de la sienne. je n'arrivais plus à me réchauffer. Et l'inquiétude me vint de ce qu'elle allait peut être tout raconter à mes parents. Mais elle revint peu de temps après. Toujours souriante, elle apportait un petite assiette. Dessus il y avait un couteau et le demi pâté en croûte que je n'avais pas terminé. Elle en coupa deux tranches que nous mangeâmes en échangeant des sourires gourmands, assis l'un contre l'autre dans le petit lit. J'associerai toujours le goût du pâté en croûte à une perspective d'épaules blanches et dodues et de gorge épanouie en globes joyeux débordants d'un corsage que fermait une petite ganse de rien, minuscule papillon posé au bord des plus somptueuses pétales que la nature ait jamais crées. Je ferme les yeux et mon coeur se serre encore en caressant ce souvenir.

            Lorsque nous eûmes avalé chacun notre morceau elle se mit à regarder avec une mimique apitoyé le reste du pâté. J'imitais sa mimique et nous l'achevâmes en éclatant de rire.

            La fin de la nuit fut pleine d'un sommeil profond comme le lit de Grettel, paisible comme le corps de Grettel abandonnée à mes bras, doux comme la chair de Grettel.

            Lorsque je me réveillais j'étais seul sous le monceau d’édredons à fleurs. Une belle lumière rentrait dans la pièce. Dehors la tempête était finie et le soleil faisait briller la neige à perte de vue. Mes parents finissaient leur petit déjeuner dans le salon. Grettel était déjà au bout de la rue, partie à son travail. Elle se retourna, me vit sur le seuil de la porte, et me fit un petit signe de la main. Elle avait un pantalon bleu qui moulait ses belles fesses et un ample pull blanc qui attendrissait encore sa silhouette et la faisait se fondre comme un sucre dans la neige, dans la terre, dans l'univers. Elle est restée une ces images de ma vie qui font que j'aime l'univers, ma terre et toutes ses créatures.

            Car je n'eus pas l'occasion de la revoir. Les chasse neige travaillèrent d'arrache pneu pour dégager les routes, et le soir l'Aronde bleue nous avait emportés au loin.

            Ces vacances là ont passé, et puis la vie. Mes parents m'ont laissé une belle situation. J'ai épousé une jolie femme qui aurait pu poser pour les couvertures de magazine, une femme dont on est fier en société, mince silhouette élégante née d’un moule imposé par des créateurs sans imagination. Je n'ai pas été heureux avec elle. Nous avons divorcé.

            Maintenant que j’ai du temps, je me souviens, je rêve et je comprend. Je comprend que je dois chercher une vrai créature de Dieu. Une avec qui je pourrai me repaître de vivre, et finir les pâtés en croûte dans la joie.

aurelien_stoaldt@hotmail.com

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