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Quand la gourmandise balance entre
plaisir et péché Par BERNADETTE DELUZ
Personne ne choisit d’être gros. Inutile donc de culpabiliser ! Les régimes trop restrictifs n’apportent que frustrations. Réaction: on mange! Pour maigrir agréablement, pour retrouver un poids stable, il faut «s’appuyer sur la gourmandise», explique la psychologue parisienne Sylvie Benkemoun.Un problème de comportement. Sylvie cite une expérience décrite dans les livres. Deux groupes – l’un composé de personnes en surpoids, l’autre de sujets minces – font un déjeuner milk-shake à gogo. En soirée, ils font un repas «standard». Constatation: au dîner, les «ronds» ont mangé deux fois plus que les autres. Pourquoi? Parce qu’ils avaient la sensation d’avoir exagéré au premier repas, d’avoir été gourmands. Résultat, une image dévalorisée d’eux-mêmes, un sentiment très fort de culpabilité, besoin de manger, manger encore. Retrouver les sensations. Trop souvent, gourmandise rime avec hantise. Et avec chocolat; sans retenue. «Pour se remplir», constate une jeune femme rondelette. «Ecoutez vos sensations!» préconise Sylvie, qui cite une deuxième expérience: Les participants reçoivent trois carrés de chocolat. Ils mangent
le premier «comme d’habitude», d’une bouchée. Avant qu’ils n’avalent le
deuxième, on leur explique comment le déguster: odeur, consistance, saveur,
plaisir de laisser fondre lentement sur la langue… Tentez le coup ! Sylvie connaît bien le mécanisme qui fait dévorer une plaque de chocolat en un temps record… et en culpabilisant un maximum. Elle suggère ce petit exercice: Offrez-vous, un midi, un superbe repas-gâteaux, rien que des pâtisseries, du chocolat, bref, composé de tout ce que vous aimez. Dégustez, savourez, prenez votre temps. Ne culpabilisez surtout pas, c’est voulu! «Et, précise Sylvie, ce n’est pas ce repas en particulier qui va vous faire grossir, le poids s’évaluant sur un mois…» Vous verrez, le soir, vous aurez moins (ou pas) envie de sucré!» Preuve que le sentiment de culpabilité peut avoir des effets dévastateurs. Partagez et bougez ! Vous souffrez de solitude, vous cuisinez – et mangez – pour passer le temps? Changez vos habitudes, cuisinez pour vos voisins, vos amis. Tentez une cuisine différente, variée, colorée! Et bougez: aquagym, marche, ou, pourquoi pas, shopping… Péché ou plaisir ? Jamais on ne dit à un cardiaque qu’il va mourir jeune; on le dit aux personnes en surpoids. Où est la différence? «L’idée de péché», répond Sylvie. On n’a pas le droit d’être gros et pourtant, «personne ne fait le choix d’être gros». Conclusion: prendre conscience de l’importance du plaisir, retrouver les sensations; ils se trouvent aussi dans l’alimentation!
Une «pulsion mauvaise» La condamnation de la gourmandise, rappelle Sylvie Benkemoun, est née au IIIe siècle, chez les moines du désert qui considéraient leur corps comme un empêchement au salut; ils pratiquèrent une ascèse visant à l’obtention d’une liberté spirituelle dégagée de toute contrainte, charnelle ou matérielle.C’est vers 365 que l’ermite Evagre le Pontique dresse, pour les moines, la première liste des huit vices issus du péché originel. Il place la gourmandise en première position, devant la luxure. En 420, saint Cassien donne de la gourmandise une définition édifiante: «C’est un démon, une pulsion mauvaise qui pousse le moine à renoncer à l’abstinence en mangeant en dehors des heures de repas, à trop manger ou à rechercher des saveurs qui flattent son goût.» La gourmandise est «semence d’impureté» et conduit à la luxure. Puis, à la fin du VIe siècle, Grégoire le Grand (qui fut pape) établit une nouvelle liste qui place la gourmandise en avant-dernière position, toujours devant la luxure, à laquelle elle est associée. Plus tard, lors de périodes de famine, la notion de charité et de partage de la nourriture fait passer la gourmandise du domaine de la religion à celui de la morale: il faut être frugal afin de partager sa nourriture. Au XIIIe siècle, la gourmandise, opposée à la tempérance, devient un excès. Elle est reprochée aux nobles que l’on accuse de gaspillage. La gourmandise n’est pas un péché capital parce que ce serait une faute d’apprécier ce qui est bon dans la nature, mais parce que cette beauté est mal répartie parmi les hommes. Pas étonnant, dès lors, que les personnes en surpoids craignent le regard des autres, qu’elles aient honte de leur taille et culpabilisent à cause du plaisir qu’elles pourraient prendre à manger… Allegro Fortissimo 10 novembre 2006 |