Publié le 28 Janvier 2003 dans " Le Monde"
Kilos-loft : les ravages de l'idéal minceur
par Michelle Le Barzic et Arnaud Basdevant sur l'émission "J'ai décidé de maigrir !" sur M6.

Réponse de Jean-Philippe Zermati
co-signé par Allegro Fortissimo

ASSEZ DE BEAUX DISCOURS

   On ne décide pas de participer à une émission comme j’ai décidé de maigrir sans réfléchir longuement aux conséquences de sa décision. A l’avance, il était certain qu’il y aurait beaucoup de coups à recevoir. Alors pourquoi accepter ?
        Il est indéniable qu’aujourd’hui les nutritionnistes se trouvent en grande difficulté face à l’obésité. Malgré tous leurs efforts, cette maladie ne cesse de progresser et de les défier. Pour expliquer le phénomène, ils n’ont souvent d’autres explications que d’incriminer une mauvaise alimentation et la sédentarité. Certains, plus audacieux, avancent des causes psychologiques. Mais pour le juguler, ils n’ont d’autres solutions que de prescrire des régimes et une activité physique plus soutenue. Le public les entend et modifie son mode de vie. L’obésité n’en continue pas moins d’augmenter. Face à cet échec, pourquoi le public n’aurait-il pas le droit d’interpeller les médecins sur leur pratique ? En théorie, tous les nutritionnistes savent aujourd’hui que 90 % des régimes, même les plus équilibrés et les moins privatifs, se soldent à moyen terme par une aggravation de la situation physique, pondérale et psychologique initiale du patient. Mais en pratique ? Comment expliquer qu’ils continuent à prescrire un traitement dont ils n’ignorent rien de l’inefficacité, des effets secondaires et des complications ? Si le régime avait le statut d’un médicament, aucun ministère responsable ne prendrait le risque d’accorder une autorisation de mise sur le marché tant il serait certain d’être poursuivi dans les mois qui suivent par une association de patients en colère.
      Dans ce contexte, l’émission d’M6 se propose d’être le fidèle reflet de la demande et de l’offre de soin. La France compte 70 % de personnes insatisfaites de leur poids et désireuses de maigrir. Sur 7 Français qui souhaitent maigrir un seul est réellement obèse, deux sont en surpoids, trois sont considérés comme ayant un poids médicalement idéal et le dernier présente même un poids inférieur à ce poids idéal. C’est, à peu de chose près, la composition du groupe témoin proposé dans l’émission. La demande de ces participants qui ont décidé de maigrir  peut paraître simpliste. Peut-être expriment-ils maladroitement leur mal-être en termes de kilos à perdre ? Ce qui, pour les moins gros, peut sembler bien superficiel aux yeux de certains. Il n’en reste pas moins, quel que soit leur poids, que leur plainte dissimule toujours une blessure pour laquelle, souvent, ils manquent de mots : dévalorisation, perte de confiance, mésestime…Cette souffrance est réelle et ne se mesure pas en kilos.  Elle ne sera pas soulagée par un amaigrissement improbable ou éphémère. Beaucoup en sont affligés et les médecins doivent apprendre à l’entendre et à la recevoir autrement qu’en distribuant des régimes.
     Quant aux médecins présents sur l’émission, ils représentent fidèlement l’offre de soin. Mes positions contre les régimes sont connues, pour autant j’ai quelque difficulté à entendre les critiques concernant les pratiques de mes confrères de l’émission. Il serait trop facile d’oublier qui les leur a enseignées. Bien que n’ayant pas un âge canonique, j’ai bénéficié au cours de ma carrière de l’enseignement des maîtres les plus prestigieux. C’est le Pr Creff qui m’a appris le régime hypoglucidique, le fameux 3P du Dr Fabre. A cette époque, ce régime était jugé comme le plus équilibré et était prescrit dans tous les hôpitaux de France. C’est le Pr Apfelbaum qui m’a appris à prescrire la diète protéinée du Dr Riba et c’est le Pr Guy-Grand qui m’a appris à prescrire le régime hypolipidique du Dr Cohen. Comme il m’a également appris à prescrire l’Isoméride, aujourd’hui retiré du marché. Aussi, même si je conteste aujourd’hui ces pratiques, je soutiens ces confrères pour le courage qu’ils ont eu de se soumettre à la critique.
     De surcroît, je considère irrecevable les critiques concernant la prise en charge de Natacha, la seule personne obèse parmi les témoins. Il est faux et surtout malhonnête de prétendre que ce cas d’obésité sera présenté comme relevant de la même approche thérapeutique que l’angoisse des bourrelets. Ce qui est d’ailleurs très injurieux pour ceux qui souffrent de cette angoisse dont on sait qu’elle conduira certains à des restrictions sévères, la boulimie ou l’anorexie. Cette jeune personne qui a déjà tant fait de régimes ne conserve aucune illusion sur leur efficacité. Elle n’espère plus maigrir mais seulement cesser de grossir. Ce qui en dit long sur sa réflexion et sa maturité. Pour cela, elle s’en est remise à une approche qui se veut une alternative sérieuse aux pratiques diététiques. Cette approche très complexe est fondée sur la recherche du set-point (le poids d’équilibre) et l’acceptation de celui-ci, même s’il ne correspond pas à l’idéal pondéral du patient. Ce qui est à mille lieux de cette idéologie normative de la minceur. Bien sûr, en théorie, tout le monde dénonce l’absurdité des normes. Mais en pratique ? L’introduction des courbes de « poids normal » dans le carnet de santé des enfants n’a-t-elle pas pour effet d’infliger un régime à tous les enfants flirtant avec les limites supérieures de la « normale » ? Ces enfants n’ont pas besoin de nutritionnistes qui les fassent maigrir. Ils ont surtout besoin d’être renforcés psychologiquement pour assumer une différence et se préparer à affronter un monde où sévit une inacceptable ségrégation à l’égard des obèses.
      Cette approche suppose un important travail clinique sur les sensations alimentaires et les émotions ainsi qu’une réflexion difficile sur la représentation sociale du corps, la valeur des individus en fonction de leur apparence, le refus des normes et la capacité à s’assumer différent sans remettre en question la valeur que l’on s’accorde en tant qu’individu. Là encore, en théorie, tout le monde s’entendra pour reconnaître le caractère complexe des problématiques pondérales. Mais en pratique ? Comment se traduit cette complexité dans des consultations hospitalières d’un quart d’heure par mois se terminant immanquablement par une prescription diététique et un conseil d’activité physique ?
      Quant à l’idée que le titre de l’émission est déplorable et renforce l’opinion commune que tout le monde peut être mince et que ceux qui n’y parviennent pas sont des incapables dépourvus de volonté, je m’y associe entièrement. Je dénonce vigoureusement, systématiquement et depuis toujours, ce lieu commun dans chacun de mes articles, livres, conférences ou même mes interventions télévisées. Ce que je n’ai pas manqué de faire encore une fois sur le plateau de cette émission. Je considère qu’il est plus utile de le dire sur ce plateau plutôt que dans un journal qui ne sera pas nécessairement lu par les téléspectateurs.
     Une fois de plus, il est facile de s’accorder sur la théorie et de proclamer que l’obésité n’est pas une maladie de la volonté. Mais en pratique ? N’est-il pas stupéfiant que les nutritionnistes traitent justement leurs patients en leur demandant de faire preuve de volonté pour s’imposer à vie des comportements de contrôle et de restriction ? Comment expliquer ensuite au patient que son échec n’est pas celui de sa volonté ? Quelle incohérence ! L’approche biopsychosensorielle s’efforce de restaurer les fonctions naturelles de régulation du poids sans faire appel à la volonté du patient. Elle s’inscrit comme une vraie tentative de lui faire comprendre que sa volonté n’est pas en cause face à la complexité d’une maladie qu’on lui permet d’appréhender dans ses dimensions génétiques, émotionnelles et sociétales. Ici, la pratique sera cohérente avec la théorie.
     Pour finir, je dirai que cette émission est sans doute critiquable. Les méthodes y sont livrées sans distance critique, comme si toutes se valaient et qu’il suffisait de faire son choix comme on fait son marché. Des messages au minimum fantaisistes y sont parfois délivrés sans qu’aucune possibilité de réponse ne soit offerte. Mais ce n’est pas de la télé-réalité. Il s’agit, en revanche, d’un vrai documentaire fidèle à la réalité de la prise en compte des problèmes de poids tant par le public que par les médecins. Cette réalité est affligeante mais c’est la réalité. Elle nécessite un vrai débat public sur les pratiques nutritionnelles. Car entre les beaux discours des nutritionnistes et leur pratique, il existe un abyme. Nous savons que les régimes sont voués à l’échec mais nous en prescrivons à tour de bras. Nous sommes contre l’idéologie normative de la minceur mais nos enfants doivent avoir un poids normal. Nous traitons des problèmes complexes mais nos solutions sont des recommandations simplistes. Nous proclamons que l’obésité n’est pas un problème de volonté mais nous demandons à nos patients de se restreindre volontairement. Nous n’interdisons aucune nourriture mais nous condamnons toute déviance à la « norme » alimentaire. Cessons d’insulter l’intelligence de nos patients !
     Personnellement, j’ai choisi d’être présent dans cette émission et de ne pas laisser tout dire. Il est facile de prononcer de beaux discours et de se faire les champions de la pensée complexe. Mais ce sont sur les pratiques que l’on se fait juger. Il n’est pas certain que les pratiques nutritionnelles actuellement préconisées par l’institution hospitalo-universitaire soient moins simplistes que celles aujourd’hui critiquées à la suite de cette émission.
     Si le public se fait une si piètre idée des nutritionnistes, n’est-ce pas toute la profession qui devrait s’interroger ? Y compris ceux qui sont chargés de l’enseignement de cette discipline ?

Jean-Philippe Zermati & Allegro Fortissimo

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