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Élioa
Voilà 10 heures qui sonnent à la pendule du salon.
Merci la pendule de m’inspirer une phrase.
Dix heures, c’est à peu prés l’heure qui doit être à ma vie. Dix, onze heure, si seulement je connaissais le temps qui me sépare de minuit, je me sentirais plus motivé pour écrire ces mémoires.
Pourquoi tant de mal à aligner quelques lignes ? Je crois que je m’ennuie à revivre ma vie.
Pourtant, des vies de détectives privés, il y en a qui en font des romans et des romans, des polars, des thrillers, des séries de séries noires, des scénarios de poursuites folles, de l’angoisse, du sang sur le pavé, des déductions magnifiques la pipe au bec dans un fauteuil en face d’un vieux compagnon. Moi je n’ai que solitude à raconter, solitudes en filature, en
planques interminables, en rapport tapé sur une vieille machine à écrire ; des rapports sur des gens ordinaires qui n’avaient à se reprocher la plupart du temps que de rêver en dehors du lit conjugal. Parfois ils avaient détourné quelques billets du coffre de leur patron. Toujours ils fuyaient leur vie, pendant que je m’engluais dans la mienne. J’essaye de la prendre par
le début et ma pensée ne cesse de sauter par dessus les fastidieuses années d’apprentissage. J’essaye de la prendre par la fin pour en tirer un enseignement et ma pensée ne cesse de tirer fort en arrière pour vivre et revivre toujours la même enquête, la seule que je n’ai jamais comprise, la seule que je n’ai jamais conclue par un rapport écrit et qui ne soit écrite que
dans ma mémoire. Alors s’il doit rester quelque chose de ma vie autant que cela soit.
Cela donc commença comme dans une série noire américaine par une créature de rêve qui se tenait là devant mon bureau ; une silhouette de mannequin aux long cheveux auburn qui portait un tailleur coupé au plus près de sa silhouette, un tailleur qui ne sortait pas des rayons de prêt à porter soldé de mes petites ménagères de clientes habituelles, mais sans doute d’une de ces
boutiques presque vides où l’on vend très cher la moindre bretelle de tissu, la moindre ceinture un peu longue, tant ses jambes nues et fuselées me parurent interminables lorsqu’elle les croisa en s’asseyant face à moi, interminables comme ma phrase. J’ai lu une fois Proust dans ma vie. Cette femme là était un peu comme ma duchesse de Guermante qui allait me présenter ce
monde dont j‘avais rêvé de loin.
En fait elle était baronne et son histoire commença par un « je viens de perdre mon mari ». Sa robe noire et sa petite voilette tombant d’un chapeau gris n’était donc pas qu’un artifice d’élégance. Elle se jouait le rôle de la veuve classique. Trop peut être. En ce temps là j’avais déjà assez de métier et de psychologie pour me dessiner les grandes lignes de sa
personnalité sans attendre son histoire. Elle n’avait pas l’allure d’une femme d’affaire qui aurait fait fortune par elle même. Son luxe devait lui venir d’un riche mari, un mari riche et vieux probablement, en tout cas un mari qu’elle n’aimait plus vraiment car elle ne paraissait pas vraiment touchée par ce deuil. Elle avait comme un teint mat qui ressortait sous son
maquillage, des lèvres charnues, et un léger accent qui mettait de la gomme sur les r. Cela me parlait d’une jeunesse dans des îles lointaines et ensoleillées. J’imaginais qu’elle s’était laissée cueillir comme une perle au fond d’un lagon, une perle sauvage facile à attirer dans un bel écrin de luxe. Un mariage de raison pour elle pendant dix ou quinze ans. Et puis voilà
soudain que la fortune du vieux lui tombait dessus en entier. Une fortune rêvée mais qui devait poser les problèmes qu’elle allait m’exposer à moi petit détective privé dans un bureau avec vue au fond de la cour. Pourquoi ne s‘était elle pas adressé à une grosse boite avec pignon sur avenue où on l’aurais accueillie avec des ronds de jambes ? j’étais petit dans mon métier
mais j’étais discret. C’est ma qualité. C’était ma marque de recommandation. Je ressemblais à mes clients ordinaires, je me fondais dans leur univers ordinaire. J’écoutais les commères, j’encourageais servilement les conversations. Je notais tout du coin de l’œil et lorsque je repartais on m’oubliais comme on oublie un vendeur d’aspirateur ou un clochard qui demande un
franc. Mes clients eux mêmes m’oubliaient après m’avoir remis leur chèque comme si leurs problèmes s’étaient résolus par la seule volonté du ciel.
Et tout fut presque dit lorsqu’elle me dit : « on m’a recommandé votre discrétion ».
Discrétion et gros magot vont en bateau. Grosso modo son histoire confirma mes intuitions, sauf que le riche mari n’était pas si vieux que ça. Il était mort sans avoir passé la soixantaine, d’un brusque arrêt cardiaque. Il avait reçu des amis dans l’après-midi pour une partie de bridge. Des réunions qui se produisaient régulièrement. Elle préférait alors courir les
magasins. En rentrant elle l’avait trouvé allongé sur le canapé, mort, les traits du visage sereins malgré l’attaque foudroyante qui avait dû crisper tout son être. Ses partenaires de bridge déclarèrent qu’ils l’avait quitté en bonne forme quoique un peu fatigué.
Une mort paisible avant un vieillesse pénible de cocu probable. Une veuve très riche et encore très désirable oh combien, qui pouvait se refaire une vie plus belle encore. Dans cette histoire la mort serrait la main à la vie pour faire s’épanouir une belle fleur sur la tombe du jardinier. Où était le problème ? Pas du côté de l’héritage comme je l’imaginais : gros magot
tombe à l’eau. Son aimable époux avait tout arrangé pour que les comptes en banque s’écoulent les uns dans les autres sans turbulences financières et sous le regard de pêcheur complaisant des services fiscaux.
Le problème que devait régler l’homme discret c’était « comme un malaise ».
« Comme une malaise » revenait sans cesse dans sa conversation qui était abondante et répétitive comme celle des gens qui veulent qu’on les comprennent en racontant le moins de faits possibles ; le genre typique des clients d’agences privées.
Son malaise était à base de d’impressions d’être épiée, de voitures rodant autour de la maison la nuit, d’appels téléphoniques de correspondants qui raccrochent lorsqu’on dit allô. Et puis une sorte d’inquiétude autour d’Elioa. Cela elle avait autant de mal à le préciser que moi à situer cette dénommée Elioa dans son existence : une femme de chambre, dame de compagnie,
cuisinière, gouvernante qu’elle avait ramené de son île natale. Ses talents et son dévouement professionnel irréprochable pouvait en faire un objet de convoitise pour les grandes maisons maintenant que le baron n’était plus là pour faire respecter sa particule.
Voilà donc pour résumer les deux facettes de cette affaire : d’un côté une cliente sublime parfumée de luxe et de mystère, de l’autre un détective privé à qui on ne demande au bout du compte que de surveiller le petit personnel. On était loin de rechercher le faucon maltais. Mais j’étais dans mon rôle : j’encaissais le cheque d’avance sur frais en mettant dans un coin de
ma tête que dans tout ce que la baronne m’avais raconté il manquait le témoignage d’Elioa sur la mort du baron. Car enfin elle était dans la maison au moment de sa mort. Les non-dit me le disaient.
Mais il se passa le phénomène le plus étrange qui me soit arrivé dans ma vie entière : lors de ma confrontation avec la dénommée Elioa je ne lui posais aucune question à ce sujet. Je ne lui posai pratiquement aucune question. Ce ne fut pas par timidité. Ce ne fut pas par calcul. Je ne songeai à aucun autre moyen détourné d’avoir la réponse. Ce ne fut par crainte
d’outrepasser mon rôle. Ce ne fut pas par oubli. La question était là dans ma tête, mais elle ne franchit jamais mes lèvres.
Ce fut comme si elle n’avait plus lieu d’être devant cette femme qui semblait n’avoir même pas de nom de famille ; une mignonne femme toute en rondeurs. Beaucoup aurait dit une forte femme, une grosse femme, une matrone aux formes généreuses. Moi, vieux célibataire après qui les femmes n’ont jamais couru, je les juge avec humilité à la lumière dont elles m’éclairent. Et
cette femme là, je la trouvai belle parce que gracieuse, d’un joli visage que la graisse et le sourire facile avait gardé lisse et jeune. Comme sa patronne elle avait un teint ambré plus souligné à l’ombre des pommettes hautes qui faisaient plisser ses beaux yeux en amandes. Lorsqu’elle souriait c’est tout son corps qui paraissait sourire avec légèreté.
Malgré son attitude accueillante ce n’était pas facile de bavarder avec elle car elle ne connaissait que des rudiments de français, malgré quinze ans d’existence en France. Elle sortait peu. La vie était simple pour elle : tenir propre et en ordre la maison, préparer une cuisine raffinée, et de temps en temps s’asseoir à la lumière d’une fenêtre pour broder des oiseaux
blancs sur un long tissu bleu en chantonnant des airs de son enfance océanienne. Apparemment elle ne partageait aucune des inquiétudes de sa patronne et pas plus de chagrin de la mort de son patron. Rien n’était plus disparate que ces deux femmes qui vivaient seules en tête à tête désormais. L’une superbe comme une épure féminine idéale pour couturier, tracée d’une main
rapide à la pointe d’un pinceau fin s’écartant à peine de la verticale pour donner un déhanchement féminin aux lignes. L’autre aux traits plus larges, le plat du pinceau débordant exagérément, non par maladresse, mais avec un plaisir gourmand d’exagérer des rondeurs avec l’idée de les remplir de chairs colorées d’ombres et de lumières affleurantes. L’une inquiète, rêveuse
tourmentée du moindre courant d’air comme la fumée de sa cigarette. L’autre paisible, charnelle, occupée sans cesse de travaux matériels, attachée à la matière des aliments, de la chair, des tissus, des cuivres, à la caresse des chats. L’une hautaine, coincée dans un rôle aristocratique vis à vis des étrangers. L’autre accueillante, douce et obéissante.
Je n’arrêtais pas d’y songer lors de mes heures de surveillance nocturne autour de leur demeure demi seigneuriale dont je voyais le fenêtres s’éteindre et s’allumer au fil de leur soirée, à travers les grands pins du parc qui la dissimulaient en partie au regards de la rue. Elles habitaient Longpont Margy, ce vieux quartier de banlieue de sous préfecture où les bourgeois
enrichis du siècle dernier singeaient les aristocrates en se faisant bâtir des résidences secondaires aux allures de petits châteaux romantiques avec de perrons, des tourelles, des échauguettes saugrenues ressemblant à des nez. Au vingtième siècle la ville avait rattrapé ces campagnes particulières, mais le quartier était resté rupin. Qui d ‘autres auraient pu habiter ces
monstrelets aux pièces trop grandes ou trop petites, toujours trop hautes ? Des orgueilleux ne voulant pas être confondus avec le peuple.
La rue était calme. Une grosse berline passait de temps en temps au ralentie. Etait ce plus ou moins que d’habitude ? C’était difficile à dire. Je notais les numéros d’immatriculation à tout hasard. Je me souviens que nous étions dans ces jours d’Octobre ou l’automne est encore timide et n’arrache les feuilles mortes que une à une. Un vent plus vraiment doux, mais pas
encore piquant, un vent de frissons les chassait dans les contre allées. C’était un temps à porter de grands imperméables à larges cols relevés pour y rentrer le tête. Un temps à mettre un privé dehors : tout le monde se ressemblait.
Avec le recul, j’ai l’impression que les gens et les événements m’arrivèrent comme les larges feuilles de platane qui venaient se coller sur mon pare brise mouillé de bruine et que je chassais d’un coup d’essuie glace.
Ce fut d’abord cette grande silhouette raide enroulée dans un imperméable beige, qui s’encadra dans mon rétroviseur. Un porte cigarette argenté scintillait dans sa main sous la lueur des réverbères. Elle sortit d’une longue voiture noire qui venait de se garer derrière la mienne et s’approcha pour me demander du feu. Lorsqu’il alluma sa cigarette a mon allume cigare, je
vis le visage soigné d’un homme d’une cinquantaine d’année aux cheveux coupés en brosse. Il prit son temps avant de me faire remarquer que je n’étais pas du quartier. Je lui répondis je crois que j’aimais y savourer le calme du soir ou quelque chose comme ça qu’il ne me laissa pas finir. Il croyait plutôt que je surveillais la maison de la baronne. Je me forçais à prendre
un air étonné tout en essayant de soutenir son regard bleu et dur. Ce n’était pas facile. Moi, mon vieil imperméable froissé et ma voiture d’occasion, il nous jaugeait d’un air très supérieur, presque méprisant. Sa conclusion fut que je n’agissais pas pour mon compte. Il me le dit et me conseilla de dire à mon employeur qu’il le trouverait toujours sur sa route. Il dit
cela avec l’emphase un peu démodée d’un homme prêt à demander réparation à un autre dans un combat au sabre. Lui, c’était le colonel Dumont de l’église. Ce nom je viens de l’inventer car j’ai oublié le vrai. Mais il sonnait un peu comme ça. C’était écrit à côté d’un sabre de cavalerie pointe en l’air, sur la carte de visite qu’il me tendit. Ce nom je le connaissais déjà
car c’était un ami proche du baron, un des bridgeurs de la dernière heure dont je m’étais fait donner la liste.
J’étais vexé d’avoir été repéré si vite. Il me vint l’envie irrésistible de perturber ce type si sûr de lui. « Et si mon employeur était une femme ? » lui dis je, alors qu’il me tournait déjà le dos sans un bonsoir. Mon coup de fleuret porta comme je l’espérais : lorsqu’il revint vers moi des petits tics nerveux agitaient son visage. Je ne résistais pas au plaisir d’un
second coup moucheté : « La baronne a l’impression d’être épiée. Vous même que faites vous ici à cette heure tardive ? ».
Mais le fait que je travaille pour la baronne le rendit soudain presque amical. Il vint s’asseoir prés de moi et nous bavardâmes.
De toute évidence il était amoureux d’elle, et malgré la différence d’âge il se mettait au premier rang des prétendants. Il me laisse le souvenir d’un homme triste, une sorte de vieux guerrier ravagé de sentiments d’espoir et d’inquiétudes qu’il combattait avec des armes rustiques, une agressivité sourde, un garde organisée, vaines comme le sabre sur sa carte de visite.
Elles ne pouvaient rien contre les mystères féminins de la nuit. C’était un vieil ami du baron et un admirateur attendri de sa jeune femme qu’il jugeait immature et facilement influençable. Ce qu’il craignait le plus c’était les gigolos coureurs de fortune, des matuvus à l’existence vaine et absurde. Il me proposa même de doubler mon salaire si j’acceptais de le renseigner
sur tout ce qui se passait autour de cette demeure. Mais je n’ai jamais aimé les embrouilles déontologiques, les conflits moraux et tout ça. Je détournais la conversation sur Elioa. Alors son agitation s’accrut. Pour lui la plus grande absurdité du sort aurait été de séparer ces deux êtres. Elioa servait dans la famille de la baronne depuis toujours. Leur lien culturel
était extrêmement fort, difficile à appréhender pour un occidental qui ne comprend que l’intéressement ou le dévouement de la bête. Contrairement à mon premier avis, la baronne n’était pas une petite sauvageonne. Dans son pays elle appartenait à la noblesse locale. Elioa était comme une sœur de lait, un bout de sa terre natale sans laquelle elle ne pourrait que dépérir
d’ennui morbide. C’est le colonel qui parlait ainsi. Absurde revenait souvent dans sa conversation. Tout ce qui pourrait arriver en dehors de ce qu’il planifiait avec sa profonde lucidité d’homme d’expérience serait absurde. Il avait invité la baronne pour le lendemain soir dans un dîner en ville ou il espérait lui prouver qu’il n’était pas qu’un officier bourru
n’obéissant qu’aux règlements de caserne mais aussi un homme du monde qui pourrait lui redonner la sécurité et la stabilité qu’elle avait perdu.
Comme il me recommanda de redoubler ma surveillance ce soir là, j’en conclue qu’il avait des doutes sur la fidélité de la parfaite Elioa. Moi je trouvais l’occasion bonne de retourner bavarder avec elle sur le sujet qui m’avait mystérieusement échapper une fois ; le baron, un mort bien vite laissé en tête à tête avec sa pierre tombale, à mon avis.
Mais je fus devancé par une deuxième feuille morte. Le lendemain, la berline du colonel n’était pas partie depuis un quart d’heure, emportant à son bord une baronne en robe du soir subjuguante, qu’une DS noire vint se ranger le long du trottoir non loin de moi. Celui qui en sortit avait eu sa tête dans tous les journaux l’année précédente. J’avais son nom dans mon carnet
en dessous de celui du colonel, mais je n’avais pas fait le rapprochement avec ce personnage imposant.... Il est bien oublié depuis. Malgré cela je lui donne un nom de hasard entendu hier dans la rue : Demester. Qui aurait pensé à l’époque que cet homme à la forte carrure et la voie de stentor, habitué à faire face aux juges les plus tenaces, et aux journalistes les plus
coriaces, riche d’une fortune amassée de sa propre main, ami et financier de politiques influents de l’époque, qui aurait cru que cet homme là allait seul la nuit essayer de recruter son petit personnel ? Car j’imagine que c’est ce qu’il se passa dans la demi heure entre le moment où on lui ouvrit la porte et celui ou il ressortit de son pas énergique, le visage à demi
caché dans le col de son grand imperméable beige.
J’étais sorti de ma voiture pour interroger de plus prés la façade muette de la maison. Caché dans l’ombre d’un massif je vis Demester passer de profil tout prés de moi. Son œil grand ouvert fixant droit devant lui n’avait rien de triomphant. Il était plutôt hagard, affolé, l’œil d’un homme désemparé à qui sa vie échappe. Malgré sa grosse tête carré barrée d’une épaisse
moustache je lui trouvais un air de ressemblance avec le fin colonel de la veille : un air de feuille morte détachée soudain de la source de sève, et emportée par le vent d’un grand vertige, tourbillonnant sans but autour d’un pâté de maison.
Alors que je retournais à ma voiture en rêvassant à tout cela, je me heurtais moi même à la réalité d’une armoire à glace que quelqu’un avait laissée sur le trottoir. Une armoire à glace qui me demanda pour quel journal je travaillais. Je compris que l’homme d’affaire ne se déplaçais jamais sans une garde musclée encore plus discrète que moi puisque je n’avais rien vu
venir. Me souvenant des manchettes agressives affichées dans les kiosques quelques mois auparavant, je compris que j’allais passer un très mauvais moment si je laissais l’armoire à glace penser que j’avais eu une seule fois dans ma vie l’ombre d’une vocation journalistique. D’un autre point de vue je n’avais pas la vocation de déménageur non plus. Alors je laissais parler
ma lâcheté ordinaire et je dénonçais ma patronne une fois de plus. Et quelques instants plus tard je me retrouvais assis à la place du passager dans la voiture conduite par le redoutable Demester, honneur qu’auraient envié beaucoup de journalistes en mal de scandale ou de politiciens en mal de fond pour sa campagne. Mais je n’avais pas l’impression d’avoir affaire vraiment
au même personnage. Autant il avait été fort face à des accusations probablement vraies lancé par des ténors de la justice, autant il m’apparaissait faible hésitant, fiévreux dans une situation ou j’avais si peu à lui reprocher, moi petit enquêteur privé miteux. Mais le blanc seing de la baronne semblait me donner un pouvoir surprenant sur ces gens.
Nous bavardâmes. Je compris que l’homme d’affaire n’avait pas l’assurance du colonel sur son charme personnel pour emporter le cœur de la belle baronne. De ce fait le sort de la petite bonne lui importait bien plus. Lui qui savait reconnaître sa valeur pouvait lui offrir une situation en or, une vrai situation professionnelle dans laquelle elle pourrait s’épanouir. Il
craignait un patron quelconque indigne d’elle, incapable de mettre en valeur ses multiples talents : cuisine, décoration, parfum, présence discrète et tout les savoir faire qui donnent une âme aux demeures. Un gigolo imposé par la petite baronne frivole, ce serait un beau gâchis ! Gâchis, c’était son mot à lui. Il craignait un beau gâchis. Et comme je lui demandait s’il ne
serait pas cruel de séparer ces deux femmes, il haussa les épaules. La baronne était suffisamment occidentalisée pour refaire sa vie sans chaperon. Quant à Elioa, on se trompait sur son compte. Ils en avaient souvent discuté avec le baron qui était son plus vieil ami. Dans la société où il avait trouvé les deux femmes l’aristocratie était décadente. En voulant suivre les
goûts des occidentaux depuis prés de deux siècles elle avait perdu ses propres repères culturels et donné naissance à des descendances parfois superbe comme la jeune fille qu’il avait épousé, mais beaucoup d’êtres faibles de moins en moins capables de procréer. D’ailleurs la baronne elle même n’avait connue que des fausses couches. Dans ces familles c’était les nourrices
venues du peuple comme Elioa qui par leur santé, leur lait, et parfois même leur ventre en cas de stérilité, permettaient la survie de la race. Très respectées, parfois même traitée avec déférence, elles étaient considérées comme l’âme des dernières grandes familles traditionnelles. Demester était certain qu’elle serait parfaitement capable d’assumer sa destinée sans sa
maîtresse.
Lui aussi me proposa de le renseigner contre double salaire. Jamais une affaire n’aurait pu me rapporter autant d’argent. Mais je ne lui promis que de l’avertir si je jugeais que l’avenir s’annonçait mal pour l’une des deux femmes. Un sentiment indéfinissable mais agréable commençait à m’attacher cette affaire, un sentiment qui continue à m’attacher à son souvenir. Je
sentais que j’avais un rôle à jouer. Je me sentais au bord d’une intelligence nouvelle qui pouvait m’éclairer en éclairant les protagonistes.
A la suite de cette conversation il me parut clair que la table de bridges était le centre de l’affaire. Il me manquait donc un joueur. C’était un artiste, un peintre à la mode dans le domaine de l’art contemporain. Je ne sais pas si sa renommée perdure toujours. Je n’ouvrais pas tous les ans une gazette qui parle de ces gens là. Disons qu’il s’appelait Jean Noël Duprés.
Je l’attendis encore deux soirs devant chez ma cliente. Puis je décidais d’aller à sa rencontre. Le Who’s who fut mon meilleur informateur. J’eus la surprise de découvrir que son atelier était situé tout prés de ma rue. Le hasard était trop beau. Cette découverte résolvait l’un des mystères de cette affaire : celui de mon embauche. Je n’étais pas dans le bottin mondain. La
baronne avait dû voir ma plaque en allant rendre visite à l’artiste. Ou alors c’est ce dernier qui m’avait recommandé, ce qui pouvait expliquer qu’il n’exerçait pas de surveillance comme les autres.
Dans le prolongement de son atelier Jean Noël Duprés possédait une petite galerie pour exposer des oeuvres avec une vitrine discrète donnant sur une cour intérieure. C’est par là que je commençais à roder par une belle fin d’après-midi. Il y recevait justement un petit groupe d’amateurs étrangers. Je me mêlais à eux sans problème. L’art de Jean Noël Duprés consistait à
accumuler des couches de peintures de couleurs très vives sur une toile avec une truelle. Il obtenait ainsi des reliefs de paysages imaginaires. Enfin, c’est ainsi que je voyais ses toiles : comme des cartes de géographie en relief. Ce ne devait pas être le bon regard et cela devait se remarquer dans mon attitude générale car le maître des lieux me repéra assez vite parmi
son poulailler d’admirateurs caquetant et vint s’informer du réel intérêt que j’avais pour ses travaux de plâtrier.
En le voyant de prés je pensais aussitôt que s’il avait des relations privilégiées avec la baronne elles n’étaient sans doute qu’amicales. On ne pouvait imaginer un couple plus mal assorti car il était petit, maigre et de constitution nerveuse plus que musclée, un œil clos presque en permanence par la fumée de cigarette qu’il expulsait vers le haut, toujours par la
commissure droite de ses lèvres comme par un tic.
Il s’étonna si peu en entendant mon nom que j’eus aussitôt l’assurance qu’il était bien à l’origine de mon recrutement. Il me proposa de l’attendre une petite demi heure dans la pièce à côté, le temps d’en finir avec ses visiteurs. Cette pièce était son atelier de travail. Je me retrouvais donc seul pour un bon moment au milieu d’une sorte de grand loft haut de plafond,
éclairé par de grandes verrières. Des toiles étaient entassées, empilées, alignées, suspendues, accrochées tout autour de moi. Toutes, du moins les apparentes, étaient de ce même style fait de couleurs pâteuses accumulées à la truelle. J’en déplaçais quelques une en rodant au hasard dans la pièce. Celles du dessous ressemblaient comme des soeurs jumelles à celles du
dessus. Lesquelles étaient achevées, lesquelles étaient en cours ? En peignait il dix pour n’en garder qu’une ? mystères et créations !
Deux ou trois étaient encore montées sur chevalet mais elles étaient sèches. Une sorte de palette en contre-plaqué grossier portant une truelle était posé sur une petite table à hauteur de bras. Je voulu la prendre et trouvais la truelle soudées à la palette par la peinture durcie comme par du ciment. Peu à peu je réalisais que tout cela sentait l’abandon. Tout sauf une
légère odeur insignifiante de peinture fraîche. Mon instinct flaira une énigme dans cette pièce. L’excitation professionnelle me gagna. Je cherchais les traces d’un travail récent. La tablette qui portait la palette était faite de tiroirs superposés. Je les fouillais un à un. Je tombais dans un univers de gros tubes et de truelles de toutes tailles. Mais soudain voilà que
ma main ramène une peu d’ocre clair au bout du doigt, de la peinture fraîche. Elle provient d’une palette ovale, élégante, encore bariolée de couleurs fraîchement déposées. A côté je trouve aussi un pinceau aux jolis poils en forme de flamme encore humide de diluant. Mon cœur retrouva le plaisir de battre un peu plus fort. L’ouvrage qui occupait la créativité du maître en
ce moment était donc d’un style nouveau au pinceau. Et entre deux séances il le cachait quelque part. Sans doute à portée de main et dans une position qui n’abîmait pas la peinture fraîche. Je l’imaginais bien rangée verticalement dans un de ces rails où les toiles pouvaient se tourner et se regarder comme les pages d’un livre. Il y en avait au moins quatre dans l’atelier.
Le temps passait mais je me faisais un point d’honneur d’aller droit à la bonne place juste par déduction. J’en fis la promesse à l’enfant passionné d’histoire de détective que j’avais été. Cette affaire n’était pas ordinaire. Je voulais en faire un chef d’œuvre de ma vie. J’observe tout ; les toiles d’araignées, les traces dans la poussière, les déplacements récents. J
‘élimine les rails trop loin et abandonnés définitivement à la poussière. Il en reste deux que rien ne départage, ni leur position proche, ni leur usage fréquent. J’entend un bruit derrière la porte ; le peintre revient. En tournant la tête vers l’entrée je remarque un chiffon encore humide posé sur un tréteau. Instantanément je crois revoir Duprés dérangé qui cache sa
toile, se dirige vers la porte en s’essuyant les mains, et laisse le chiffon là. Je vais au rail qui se trouve dans l’alignement de la porte et du chiffon. La poignée de la porte tourne. Mon cœur accélère. Je n’ai pas le temps de feuilleter toutes les toiles avant l’entrée du maître. Je vois un minuscule fil d’araignée rompu qui flotte dans le courant d’air provoqué par la
porte qui s’ouvre. J’ouvre le rail à cet endroit là et mon cœur s’arrête brusquement de battre. Je prend en pleines tripes le choc émotionnel de ma vie.
Je ne m’étais pas trompé. Jean Noël Duprés le prince de la peinture abstraite était revenu récemment à une technique plus classique pour peindre de la façon la plus figurative qui soit la déesse de ses rêves.
C’était Elioa qu’il avait représentée, trônant sur un fauteuil de velours violet à fleurs roses. Seul un ruban bleu brodé d’oiseaux blancs faisait élégamment le tour de ses épaules. Ses beaux seins ovales reposaient à demi étalés sur un ventre rond paisible comme un coussin. Ils me fascinaient, ils semblaient me regarder de leurs aréoles dessinées avec une précision
maniaque du détail, me fixer de leur deux tétons gonflés de sang brun, comme deux animaux aimant les caresses et surveillant leur environnement en sommeillant. Ses larges cuisses se fondaient dans le velours du fauteuil ; les effleurements du pinceau savaient suggérer la similitude du touché de l’un et l’autre. Les genoux potelés, les mollets grassouillets formaient une
allée profonde dont la perspective se refermait sur un sombre fourré. On ne se lassait pas d’en faire le chemin , frustré que les pinceaux n’ai pas de poils assez fins pour en dessiner chaque brin. Et par dessus le tout il y avait l’air serein et lointain du visage qui faisait rayonner dans l’ensemble du corps une noblesse supérieure. Avant d’avoir contemplé ce portrait je
n’aurais jamais cru qu’une femme pu me faire autant d’effet. Cela était dû en grande partie à la lumière étrange de pain doré avec laquelle le peintre avait modelé les rondeurs, elles en étaient belles par elles mêmes en faisant oublier l’impudeur dérangeante d’un corps hors des canons féminins que l’on montre habituellement.
Avait il vraiment rencontré cette déesse ou essayait il seulement de l’imaginer ?
Devant la déesse, gauchement casé dans les deux angles inférieurs pour ne pas gêner la perspective était dessinés les profils des visages de 4 adorateurs inclinés deux par deux, face à face, un peu à la façon de personnages de retable d’église au premier plan d’une madone. On reconnaissait aisément les portraits du général Dumont de l’église, de Demester, du baron et de
Jean Noël Duprés lui même. Cette secte aurait pu prêter à sourire si la lumière surhumaine de la déesse n’avait imposé le respect. Je ne sais pas comment je réagirais si je revoyais ce tableau aujourd’hui. Sans doute que le ridicule m’en ferait rire. Mais à l’époque je compris parfaitement le jeu des adorateurs, leur passion, leurs folies et leurs angoisses lorsque la mort
du baron avait soudain fissuré le groupe. Je les enviais même.
Tout cela me fut confirmé par le peintre qui me surprit dans ma contemplation. Il ne l’avait pas simplement imaginé ainsi la douce Elioa, la petite bonne. Elle était pour eux tous cette femme divine.
Il ne me reprocha pas ma curiosité. Il me demanda simplement de ne pas révéler tout cela à la baronne. En échange il parla beaucoup. Il raconta tout d’un voix triste de confession.
Il était un ami d’enfance du baron, ainsi que Demester et le général. Tous les trois avaient fréquenté le même lycée où déjà ils avaient développé entre autre une passion commune pour les fesses extravagantes de la femme d’un professeur. Puis la jeunesse les avait conduit à des destins différents. Ils ne s’étaient retrouvés que dans la quarantaine par une suite de hasards.
A cette époque là, le baron avait déjà ramené de ses voyages sa jeune et sublime épouse ainsi que sa discrète suivante. Elles étaient arrivées dans cet ordre de prédominance mais depuis les débuts de leur rencontre, d’après les confidences du baron à ses vieux amis, c’était Elioa qui exerçait une étrange fascination sur lui. Mais elle semblait inséparable de la famille
qu’elle servait, et lui il ne pouvait que choisir une épouse plus conforme à l’idée que l’on se faisait dans son milieu d’une belle femme valorisante. Elioa avait suivi. Personne ne pouvait dire si c’était par seule fidélité à la famille qu’elle servait. Il était impossible pour un européen de rentrer dans la mentalité profonde de ce peuple et comprendre comment Elioa
acceptait d’être simplement le bon génie qui assurait le bien être et le bonheur de la maison, et que cela ait continué malgré l’adoration du baron, adoration qui était passé aux amis qui fréquentaient sa demeure. Elle s’était prêté à leur comédie avec un naturel désarmant ; puis à leur désir et leur fantasme avec le plus parfaite bonne volonté. Duprés ne savait plus
expliquer qui avait perverti l’autre et pourquoi le jeu était allé si loin.
Elle est prêtresse d’un culte très ancien affirma t’il à plusieurs reprises au cours de son récit. Elle sait beaucoup de choses.
Les vieilles familles n’avaient pas seulement pactisé avec des nourrices du peuple riches de lait et de sang neuf pour leur descendance, elles avaient tenté de renouer à travers elles avec les religions traditionnelles de leur race, tout un panthéon de déesses mères dont on recherchait les réincarnations, non seulement des femmes fortes physiquement, mais surtout des
femmes qui ont reçu le vieil enseignement et qui savent beaucoup de choses, le fond des choses humaines.
« Le fond des choses humaines », c’est ce qu’aimait répéter encore le peintre. Elle savait tirer de leurs corps usés de noceurs blasés des érections d’une vitalité qui les affolait. A la fin de chaque messe, un seul était choisi pour aller jusqu’au bout de son plaisir avec elle, et les autres déçus au cœur de leur chair, mais résignés et patients regardaient l’élu pris par
la main, suivre la divine croupe aux rondeurs de contrebasse qui s’éloignait vers une alcôve parfumée dans un silence vibrant de désirs, de balancements lents de la chair consentante à combler tous les appétits. Et elle comblait plus que les appétits charnels, elle rassurait, elle épurait les libidos, elle balayait les perversions, elle réconciliait l’âme et le corps pour
que le bonheur de vivre se recharge durant l’acte sexuel et se perpétue au delà de l’orgasme.
Les frères de ce cultes avaient renoncé à toute autre maîtresse. Ils y puisaient la satisfaction du sultan dans l’opulence de son harem, le don joyeux de l’accorte servante d’une auberge de rencontre, l’amour stable de l’épouse, le désir toujours renouvelé, l’attente de l’adorée, l’incertitude du jour, la certitude de la joie. La mort du baron dans les bras d’Elioa avait
soudain brisé cet équilibre parfait sans jalousie autour de leur déesse. Aussitôt était apparue la méfiance. Chacun se mit à suspecter l’autre de desseins égoïstes.
Dans toute cette affaire, la baronne restait comme la face diurne de la déesse. Le colonel, qui avait le plus de charme naturel semblait avoir choisi cette voie pour conquérir son astre. Demester, lui, misait sur son argent pour inciter la petite bonne à gagner son indépendance professionnelle et une existence plus en accord avec ses talents. L’artiste peintre quant à lui
travaillait à l’influence amicale. Il avait été le plus proche du baron et se posait en conseiller le plus désintéressé de sa veuve. Il manoeuvrait ainsi dans l’ombre sans se montrer. Je lui devais mon embauche. Il pensait bénéficier de ma surveillance par l’intermédiaire des confidences de ma cliente. En vérité il n’avait d’autre but que de gagner du temps et que rien ne
se résolve sans lui, en attendant il ne savait trop quoi. C’est un homme aussi désemparé que les autres que je laissais ce soir là face à l’image d’une déesse qu’il ne finissait plus de retoucher pour atteindre le réalisme le plus absurde, reniant ses principes artistiques, comme l’homme d’affaire reniait se ambitions dominatrices, comme le colonel reniait sa rigueur
morale.
Et finalement je me retrouvais seul, aussi désemparé qu’eux, à rouler dans la nuit au volant de ma voiture avec une ronde d’images obsédantes sous le crâne. Il y avait la baronne, superbe figure de proue du navire, d’une élégance idéale pour l’esprit. Elioa était comme sa chair, sa face cachée, sa planète femme inexplorée. Et autour d’elles tournaient l’orgueil,
l’ambition, la créativité, la passion, la possession, la luxure, toute une poudre d’humanité mâle explosé qui se mélangeait, s’agrégeait, fusionnait, en un magma d’homme indissociable pris dans une attraction irrésistible. Pourtant ces mêmes hommes avaient du pouvoir, de l’autorité, de l’influence, des ambitions, des moyens de leurs décisions. Ils représentaient une masse
intellectuelle, visionnaire et financière suffisante pour courber le destin de beaucoup de leur semblables. Comment avaient il pu eux mêmes laisser leur destin se courber, s’arrondir et se refermer autour des formes plantureuses d’une petite bonne ignorante née à l’autre bout du monde ? Mais jusqu'à quel point était elle ignorante ? Avec un peu de malice elle aurait pu
faire ses marionnettes de tous ces personnages, et éclipser sa maîtresse. Or l’échec de Demester montrait qu’elle préférait rester dans son ombre comme si elle n’avait plus aucun pouvoir sans elle. Etait elle simple d’esprit ? On ne ressentait pas auprès d’elle le malaise que diffusent les cerveaux dérangés. Auprès d’elle on ressentait une étrange tranquillité. Il devenait
impossible de penser des questions policières comme celle que je voulais lui poser sur la mort du baron. Sa présence effaçait tout calcul, toute malice, son sourire était transparent, Ses formes pures et généreuses coulaient en séries de volutes épanouies sous sa robe. Elles étaient comme des poussées de lave brute venues du cœur de la terre, encore chaude sous une fine et
douce peau d’humanité qui maintenait sa poussée en cristallisant au contact de la froide réalité. Cette lave c’était du bonheur pur qui ne s’explique pas et ne demande qu’à s’y abandonner dans un contact profond et prolongé. Je n’avais pas osé l’imaginer nue. L’œuvre du peintre m’avait remué, bouleversé, torturé au delà de ce que je pouvais m’avouer à l’époque. Ou puisait
elle le calme de son sourire, la certitude de son attraction, dans quelle racine profonde, dans quelle religion oubliée, dans quel temple de chair enfoui sous des couches de spiritualité de plus en plus complexes ?
Je roulais dans la nuit, je traversais des campagnes, des forêts, des villages, des banlieues lointaines. Je reniais mes principes professionnels. D’abord je voulais faire un simple rapport oral à ma cliente. Ensuite je voulais le faire le soir même sans prendre le temps d’ordonner ma pensée en séparant mes impressions des faits concrets. Ensuite je ne songeais plus qu’à
mettre en garde la baronne contre les tentatives d’acheter sa bonne, en oubliant de révéler ses messe roses.
Mais je ne cessais d’hésiter, de me dérober, d’allonger le trajet, de tourner autour du quartier comme si je redoutais de revoir Elioa par peur d’en rester prisonnier comme les autres. Puis je réalisais que je me mentais à moi même .Cette fuite n’était qu’une forme d’attirance puisque ce que je pouvais redouter de pire c’est que cette entrevue soit la dernière en mettant
fin à ma mission, fin à toutes les raisons que j’avais de la revoir.
Je ne sais plus à la suite de quels raisonnements torturés j’arrivais enfin à garer ma voiture dans leur rue. Dans une dernière hésitation j’avançais sous leurs fenêtres sans sonner au portail. Seule la baie vitrée du grand salon était éclairée. En me hissant sur la pointe des pieds je pouvais jeter un coup d’œil à l’intérieur par dessus la terrasse. Les deux femmes
étaient là. Elioa assise sur le canapé prêtait une de ses confortable cuisse comme oreiller à sa maîtresse allongée prés d’elle, tout en caressant ses longs cheveux. Comme d’habitude elle faisait le doux et le chaud autour d’elle. Pourtant le silence sans musique ni conversation donnait une impression d’attente inquiète. Je su que je ne dirai jamais rien qui puisse, en
séparant ces deux femmes, troubler ce tableau parfait.
Alors pourquoi en parler trente ans après ? Quelqu’un d’autre peut il encore comprendre cette histoire sans la trouver ridicule ?
Pourtant Demester n’a plus jamais fait parler de lui dans les journaux, ni en politique, ni en affaire.
Pourtant je n’ai plus jamais retrouvé le nom de Duprés dans les catalogues d’art contemporain que je me suis mis à feuilleter quelquefois.
Pourtant le général s’est fait une retraite cachée d’où je n’ai jamais pu le dénicher.
Quant à la baronne et sa mystérieuse servante je pense qu’elles sont retournées vivre dans leur île des mers lointaines. Moins d’un mois après avoir fait mon rapport je suis passé par Longpont Margy guidé par une curiosité qui ne me quittais plus, et je vis que leur maison était à vendre. Je reçus peu après un mandat « solde de tout compte » en devises dont le nom sonnait
comme celui d’Elioa.
Aurélien
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